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La vie de notre père parmi les saints, Nicéphore, archevèque de Constantinople et de Nouvelle Rome, composée par Ignace, diacre et garde du trésor de la très sainte et grande Église de Sainte-Sophie (son disciple)[1]

Prologue

Section 1

Ô hommes, si le temps des larmes ne m’avait pas appelé vers l’affliction du cœur et si la souffrance de la tristesse n’avait pas réduit les sensibilités de mon âme, j’aurais peut-être pu écrire mon histoire aisément et sans obstacles, autant que possible. Ainsi, j’aurais accompli ma propre volonté, mon texte par contre serait inadéquat pour le sujet traité. Mais en réalité, je ne pouvais éviter de si pénibles difficultés en composant ma narration, lesquelles m’ont engourdi la langue et lui ont ôté tout désir de prononcer des éloges. J’aurais préféré chanter des lamentations et, reculant devant l’effort nécessaire pour chanter des éloges, je suis devenu entièrement découragé. Ô bien-aimés, qu’est-ce qui a perturbé la composition de cette histoire  ? Quelle idée a fait naître la tristesse ; quelle est la cause de l’agitation et des ténèbres introduites dans mes pensées  ? Mes chers amis, ce sont la destitution et l’exil du père théophore, l’extinction de la toute brillante étoile du matin de l’Église, la perte du héraut de l’unique adoration offerte à Dieu, le silence de la retentissante trompette qui sonnait et réveillait les fidèles à propos de la vraie foi, la mise en cachette du très honoré trésor de l’enseignement immatériel et la réduction au silence des lèvres ailées qui a permis la croissance de l’infidélité légère et pleine de vent. Je parle de celui qui porte en réalité le nom de la victoire[2] même si la mort l’a vaincu, comme c’est le cas pour tout homme. La mort de cet homme m’a engourdi la langue, privant celle-ci de tout désir de chanter des éloges ; elle m’a causé la perte de la parole ; et elle a précipité ma pensée dans une lamentation qui me fait sentir l’absurdité de la vie. Ayant de tels sentiments, je craignais d’être accusé d’ingratitude. Moi, un enfant du père mort, j’aurais préféré me taire et par conséquent négliger une merveille si grande que même un boisseau d’oubli ne pourrait la cacher. (Mc 4, 21-22) Alors, étant enveloppé dans un nuage de pensées insensées et repoussé par la tempête du péché — comme Israël, ce peuple ancien — je me suis persuadé de ne pas monter sur la montagne des vertus de cet homme ni de rien toucher d’elle, prétextant l’indignité de mon effort. Je me suis ainsi montré bête par mon audace et digne d’être lapidé et bombardé de projectiles. (Ex 19, 12-13) Cependant, après avoir moi-même dénoncé la bassesse de mon intention initiale, le désir m’a enflammé le cœur et sachant que faire son possible est agréable à Dieu, je me suis laissé descendre (Ex 24, 17 et 32, 15), autant que possible, dans la profondeur de l’éloge du père digne de toute louange. Mais, par vos supplications devant Dieu, en racontant mon histoire, j’espère pouvoir saisir la perle cachée dans cette profondeur (Mt 7, 6), ensuite remonter et reprendre mon projet à l’abri du danger et finalement vendre le trésor pur (Mt 13, 14) à vous qui désirez le posséder. Car, ayant cueilli auprès de Nicéphore les ressources qui me permettent de parler, je serais moi-même injuste envers lui si je ne produisais pas en échange un récit en paroles.

Section 2

Ici, donc, nous allons abandonner les lamentations et nous mettre à raconter notre histoire et proclamer à ceux qui aiment le bien la biographie du Porteur de Dieu, comme une liste de vertus affichée en public. Car cette œuvre sera une joie et une aide pour tous ceux qui par amour ont laissé le bien travailler en eux. Elle réjouira le cœur également de tous ceux qui aiment tendrement les doctrines de la foi pure, car ces dernières manifestent la force évidente de la vérité et coupent les nerfs de ceux qui ne voient pas cette foi correctement. Elle comprendra — et en quelque sorte elle rappellera — non seulement les traits de caractère de Nicéphore et ses habitudes vénérables, mais aussi sa lutte pour la vérité même, contre tant d’obstacles et jusqu’au sang. (He 12, 4) Mais pour lecteurs de mon histoire, je veux avoir tous les nourrissons de l’orthodoxie, et je me réjouis de les avoir, parce que l’Église leur a exposé son propre sein, je dis l’enseignement des doctrines supérieures. Elle les a remplis de la nourriture spirituelle et parfaite pour pouvoir distinguer le bien de ce qui est inférieur. Mais je repousse les autres, et je les envoie loin de moi, ceux qui ont été pris par la doctrine perverse, qui ont déraisonné contre le père, qui se sont vainement efforcés d’ébranler la pierre de fondation de l’Église (Ac 16, 26) et qui — pour parler prophétiquement — ont confié leur espérance au mensonge. (Is 28, 15) Car ceux qui étaient mal disposés à son sujet, racontant et faisant toutes sortes de choses terribles contre lui, ils ne se réjouiraient jamais en entendant ses louanges et ils ne seraient jamais d’accord avec elles. Car la piété envers Dieu est une abomination pour les pécheurs, comme cela semblait être l’opinion de Salomon et de la vérité. (Si 1, 25) Ses adversaires étaient toujours accablés par les pièges incontournables de ses discours et tournaient en cercle dans le labyrinthe sans issue de ses arguments. Alors, se heurtant aux obstacles infranchissables de sa logique, ils se tournaient vers de mauvais coups et ne cessaient d’aboyer contre le saint, comme des chiens sans raison. (Is 56, 10) Car inflexible et tenace est la perversité hérétique et même si elle est réfutée par des myriades de preuves, elle réagit et rebondit honteusement chaque fois.

Section 3

Alors, mon histoire évite la difficulté de ces questions, elle se maintient sur le droit chemin, portant devant le public celui que nous louons. Oui certes, il ne paraît ni pur ni saint — selon moi — pour ceux qui louent la vertu d’admirer et de raconter en détails la lignée familiale et la célébrité mondaine, la patrie et les talents des hommes. Pour ces sujets-là, même les lois des étrangers définissent comment prononcer les discours officiels. Dans le cas de Nicéphore, raconter ces aspects de sa vie serait encore plus déplacé parce qu’il n’avait aucun loisir pour eux et il ne se parait que des ornements de la piété, comme il se doit. Car celui qui, à travers ses œuvres, est reconnu comme une règle inflexible de conduite vertueuse n’ira pas à la suite des bavardages fallacieux. Mais, par contre, connaître la gloire de sa patrie terrestre, ainsi que la bonne renommée selon Dieu de ses parents, c’est un chemin qui mène à la joie et cette connaissance rend ainsi lumineuse notre entreprise, comme l’a expliqué l’un des poètes lyriques.[3] Eh bien, nous allons maintenant décrire pour vous toute l’image céleste et spirituelle de Nicéphore, commençant par le dessin de sa naissance et les esquisses de sa vie matérielle.

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Chapitre 1

Section 4

Alors, Constantinople, la première ville, la reine des villes, porta Nicéphore en son propre sein. En réalité, c’était ses parents pieux, mais lui, il était comme un vivant scintillement d’étoile illuminant le monde dès sa prime enfance. C’est lui aussi qui allait éteindre l’impiété du feu hérétique qui bientôt s’élèverait de nouveau. Et même le nom de chacun de ses parents avait un sens significatif : Eudoxie (elle, décidément « de bonne réputation »[4]) s’étant unie par union conjugale à Théodore (lui, un « don de Dieu »[5]) a fait naître Nicéphore (758), en vérité de bonne réputation et un don de Dieu, et elle le fait pousser comme un arbre céleste. Des deux parents, le père Théodore se distinguait tellement en piété, étant si renommé pour elle, qu’il choisit lui-même de s’exposer aux dangers, à l’exil et aux calamités pour la vérité. Mais moi, je crois que le père était une sorte de prophétie des événements futurs dans la vie de l’enfant, même comme une préfiguration et une image : l’enfant et le père s’exposèrent aux dangers — pas au même moment, par contre — parce qu’ils partageaient les mêmes sentiments et pensées.

Section 5

Il arriva en ce temps-là, où Constantin V (741-775) avait assumé le gouvernement impérial, que Théodore travaillait comme secrétaire dans l’administration impériale. Ce dernier s’ornait de la plus pure lumière de la confession et de la foi orthodoxe en Dieu — comme un autre patriarche Abraham. (Gn 12, 1-20) Théodore s’opposait à Constantin, qui persécutait cruellement cette foi, parce qu’il vénérait en image le Christ, sa très pure Mère et tous les saints. Mais quand il eut entendu parler à l’improviste de la pensée de Théodore, Constantin, rageant contre la vérité et se gonflant de colère, ordonna à Théodore de venir en sa présence pour se corriger, aussi vite que possible, concernant les rumeurs que l’empereur avait entendues. Et Théodore se présenta comme si l’on l’avait invité à un banquet et non comme s’il fut convoqué à un procès et il expliqua que l’ouï-dire était absolument vrai. Et lorsque l’empereur eut bien compris les opinions de Théodore et lorsqu’il eut constaté sa ferme résistance, l’hostilité de Constantin s’enflamma, comme un feu qui jusqu’à ce moment-là ne brûlait que lentement. Alors Théodore se vit exposé aux menaces inattendues et aux supplices, comme un condamné. Mais dès que Constantin vit que les traitements injurieux ne faisaient pas plier Théodore, il le dévêtit de son manteau d’office et de sa dignité de secrétaire et le condamna à un pénible exil, mais pas trop dur.

Section 6

Ensuite, après quelque temps, l’empereur rappela Théodore de Pémoline (car sa prison se trouvait là) et Constantin lui ordonna de venir à l’intérieur du palais espérant — comme je le pense — entendre que Théodore avait reformulé ses idées après l’austérité du mauvais traitement et qu’il les avait harmonisées avec celles de Constantin. Mais en réalité, l’empereur trouva Théodore plus ferme dans sa résistance, étant au-dessus des menaces et de l’audace de l’empereur. Théodore était encore plus prêt à subir d’autres tortures plus terribles, si celles-ci survenaient. Théodore avançait tout droit, sans broncher, vers ces épreuves ; il désirait se glorifier des blessures du Christ lui-même au lieu de s’écarter de la loi ecclésiastique qui, selon la tradition des apôtres et des pères, approuvait correctement de représenter le Christ notre vrai Dieu selon sa forme humaine et d’en vénérer l’image. Mais lorsque le saint eut confessé le salut à haute voix, se séparant ainsi de la doctrine de l’empereur et se mettant dans le camp opposé au tyran, l’empereur poursuivit Théodore par d’autres sortes de tortures, dont celui-ci supporta les blessures le plus courageusement possible. Alors, Constantin bannit Théodore à Nicée de Bithynie où ce dernier passa pieusement le reste de sa vie, donnant à tous l’image de la résistance pour la vraie foi. Finalement, il se transporta vers l’autre monde et vers la vie immortelle où il reçut les honneurs pour les tribulations dues au discernement qu’il avait manifesté dans sa vie.

Section 7

Et l’épouse de Théodore, Eudoxie, s’attachait à la loi divine, s’étant consacrée comme celle qui aime Dieu et son mari, suivant ce dernier en toutes choses : dangers, exil, persécutions, avec les armes défensives et offensives de la justice, à droite et à gauche, selon le divin apôtre (2 Co 6, 7) — je dis, en peines et en joies. Car étant attelés ensemble, ils s’encourageaient l’un l’autre vers des œuvres spirituelles plus grandes, n’étant pas moins unis par l’esprit que par le corps. Alors, Eudoxie, après la bienheureuse fin de son mari, vécut longtemps avec son fils qui, précisément à ce moment-là, s’appliquait à ses études générales et pratiquait son métier de secrétaire avec les mains et de l’encre, car il avait été choisi comme secrétaire dans l’administration impériale. A secretis est le nom de son poste dans la langue d’Italie, ce qui signifie en traduction « sur les affaires secrètes ». Mais, en effet, Eudoxie vécut assez longtemps pour voir Nicéphore, sa propre lampe brillante, mis sur le support de la grande prêtrise, et cette lumière brille toujours sur nos chemins. (Ps 118, 105) Eudoxie jouissait du respect et de l’honneur que son fils devait à ses parents, après Dieu, jusqu’à sa vieillesse (Ps 70, 18), comme il est naturel. Elle ne croyait pas à la sécurité de la vie de ce monde, fragile comme les fils de toiles d’araignées, et elle se livrait au stade de la lutte ascétique, c’est-à-dire au monachisme, se préparant ainsi pour la lutte contre l’adversaire. Elle vainquit ce dernier d’ailleurs, accomplissant dignement la course de sa profession. Et par la mort, elle se mit sur la tête la couronne d’immortalité. (2 Tm 4, 7-8) Alors, avec les vierges dans la chambre nuptiale, elle célèbre et veille sur sa propre lampe qui brûle toujours par l’huile d’allégresse. (Mt 25, 1-13) Ô enfant, tu es heureux d’avoir eu des parents renommés d’une telle piété ! Ô parents, vous êtes heureux d’avoir eu un enfant qui a atteint la vertu !

Section 8

Mais bien que l’histoire présentée ici concernant les parents de Nicéphore soit de loin inférieure à leur dignité, qu’elle demeure ce qu’elle est. Il reste maintenant à dire comment Nicéphore bâtit sur la pierre de fondation de la vertu et comment « en son cœur, il a disposé des ascensions », en parlant comme le prophète David (Ps 83, 6). Néanmoins, moi je crains, par le vertige, de dire ce qui est indigne de Nicéphore, mais certes le juste lecteur ne demanderait pas une histoire à la hauteur de la dignité du saint. Donc, par quelques petits et faibles moyens, amenant sur moi l’abondance de difficultés, j’essaierai de discerner quelque chose de ses réussites et de vous faire connaître le tout à partir de la partie, comme on connaît le lion par ses griffes.

Section 9

Alors, l’empereur et la cour impériale voyaient Nicéphore comme un divin ornement et une gloire, comme un orateur remarquable, l’estimant plus que Philippe estimait l’orateur de Païanie.[6] Nicéphore ne parlait pas beaucoup, mais agréablement, plutôt que de répondre par une parole flatteuse afin de chercher la louange par le style, mais en répondant à un discours puissant en rhétorique, il proposa le sien qui ne cherchait pas à adoucir les auditeurs par l’élégance des paroles. Plutôt, il proposait clairement la voie la plus utile à suivre par des paroles simples et sans ornements. Lorsque Nicéphore eut vu une partie des adeptes de la saine foi faire naufrage, et parmi eux ceux qui dirigeaient les affaires du gouvernement romain, il calma la tempête, autant qu’il le pouvait. Car il y en avait qui, dans leur orgueil, éliminèrent la tradition antique de la loi des apôtres et des pères, une tradition transmise à l’Église irréprochable. Je veux dire certes la production des saintes images et leur vénération. Ils agissaient ainsi comme s’ils craignaient de voir le Christ représenté en image selon ses propriétés corporelles et ils avancèrent droit devant, comme des cochons, contre la même beauté. (Mt 7, 6) Ces iconoclastes souillèrent toute représentation divino-humaine du Christ notre vrai Dieu, Lui qui supporta dans la chair nos faiblesses ; celle de sa très pure Mère et celle des saints qui jadis plurent au Christ. Ils furent une faction locale d’évêques, à vrai dire, une assemblée de pharisiens qui jugèrent bon de se réunir dans la reine des villes.[7] Ce concile là, rageant contre le Christ, fit porter sur lui-même l’accusation de « tueur de Dieu ». Les membres de ce concile, regardant d’un œil courroucé la propriété corporelle du Christ, obtinrent de plus la « dignité » de lutteurs contre le Christ. Ceux-là ne produisirent aucune justification en harmonie avec les saintes Écritures, mais déchirèrent sottement de petits passages des discours des pères éloquents contre les idoles. Comme des gens presque endormis, ils traitèrent de travers la question discutée par les pères, en se servant d’une définition incomplète ; et ils déplacèrent les frontières fixées par les écrits des saints pères.[8] Ainsi, ceux-là écrivirent la pensée de leur propre démence.

Section 10

Mais lorsque la justice céleste, qui hait les méchants, eut suspendu de la vie et de leur dignité ceux qui rageaient contre l’Église — c’est-à-dire ceux qui tramaient la méchanceté contre notre confession honorable — celle qui portait le surnom de la paix, avec son fils Constantin VI [771] comme héritier de son père Léon IV [775-780], obtinrent de Dieu le sceptre de l’empire. Irène était une femme qui aimait Dieu mais qui avait une volonté de fer. Bien que l’on puisse l’appeler « femme », elle en était une qui surpassait même les hommes par l’esprit pieux et c’est par elle que Dieu, à cause de la compassion de son amour pour les hommes, poussa la dissension vers le droit enseignement — laquelle dissension, comme un serpent, s’était furtivement glissée dans l’Église d’alors. Ainsi donc, Irène accomplit la volonté de Dieu, qui nous accorde toujours son secours, en réunissant à Nicée, la métropole de Bithynie, une assemblée de saints hommes[9] venant des extrémités du monde et en ordonnant la réfutation de cette maladie pestilentielle. Et Taraise, le très saint évêque de la capitale, y présidait et les très saints vicaires étaient présents : celui d’Adrien de l’Ancienne Rome, celui de Politien d’Alexandrie, celui de Théodoret d’Antioche et celui d’Élie de Jérusalem. Et Nicéphore fut honoré au-dessus de beaucoup de ses compagnons en voyageant avec ces chefs choisis et il lui fut accordé l’honneur de faire une proclamation impériale lors de ce saint synode, par laquelle il proclama publiquement à tous la pureté de la foi. Et comme d’un poste de garde bien en vue, il proclama et présenta clairement la justesse de la peinture antique et sacrée des pieuses images et de leur vénération. Alors il siégeait dans la sainte réunion même avant de porter la robe sacrée d’un évêque. Ceci est la première lutte pour la piété envers Dieu qu’accomplit l’homme bienheureux. Ce premier prix et cette couronne, que l’on ne peut pas lui ôter, sont beaucoup plus précieux que les couronnes faites de laine, d’olivier sauvage et de persil, par lesquelles les anciens pensaient honorer les lutteurs.

Section 11

Et lorsque ce synode de pères, une assemblée choisie par Dieu et inspirée par le vent de l’Esprit de Dieu, eut guidé le navire de l’orthodoxie au port, la tunique de l’Église se trouva de nouveau brodée de saintes images et les douleurs de l’enfantement de l’hérésie fit naître un enfant mort-né. Alors, le grand Nicéphore, portant sur lui les sceaux de la victoire, commença un chant belliqueux et pénétrant contre les adversaires. Il confirma que le Christ est incirconscrit, d’une part, selon sa divinité simple et intouchable, mais, d’autre part, circonscrit et descriptible selon son humanité touchable et composée. Il s’ensuit certainement que le Christ peut être représenté dans ses traits corporels, afin que nous fuyions les rêves concoctés dans l’imagination des disciples de Mani. Il continuait à dire ces choses et à penser ainsi et — comme il a été déjà dit — il se vouait au service de l’administration impériale et s’attachait aux affaires publiques.

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Chapitre 2

Section 12

Puisque Nicéphore avait bien appris la très mystique instruction qui l’exhortait à se tenir sur les gardes et à s’attacher à Dieu seul (car ainsi il est possible de se séparer des choses matérielles et de se tourner désormais vers Dieu), il s’appliquait avec zèle à se retirer dans la vie solitaire bien-aimée du silence, priant fervemment et imaginant toutes sortes de supplications pour persuader ceux qui le tiraient vers l’agitation de la vie du monde de lui permettre d’obtenir son désir. Et naturellement, il les convainquit et obtint permission de faire ce qu’il n’avait pas encore accompli. C’est pourquoi, se souciant peu de la place publique turbulente et des bruits confus et agités qui se trouvent au milieu d’elle, et se couronnant de la gloire de la haute dignité professionnelle de la laine — tunique monastique — et disant « au revoir » à tout ce qui encourage la lâcheté, la mollesse et la vie de jouissance corporelle, il partit s’installer sur une colline en face du Bosphore de Thrace, ne portant sur lui rien d’autre que la peau de mouton d’Élie — la pauvreté, je dis. [Il allait] vers un nouveau Carmel. La pauvreté est en réalité la première halte préparée sur le chemin des vertus et celui qui la possède se rend incorruptible et il embrasse le genre de vie des anges. Donc, Nicéphore était le grand marchand qui possède cette compagne de route — la pauvreté — et il l’aimait énormément, beaucoup plus que les autres hommes aiment les pierres d’Orphir et les fils des Sères — soie de Chine — et Nicéphore alla s’installer sur le nouveau Carmel, comme il a été dit. La laideur du lieu se voyait par la dureté et la difficulté du terrain, et le sommet de la montagne était manifestement très stérile — desséché et sans eau, sauf celle que l’on y apportait — à cause de la pente qui était privée même de la pluie des nuages.

Section 13

Mais pourquoi faut-il discourir longuement sur la rudesse du pays et l’inutilité du lieu pour le bonheur  ? Il est possible, pour celui qui désire y aller, de connaître les caractéristiques de l’endroit — au lieu de lire une histoire — et de reconnaître ce qu’il était et ce qu’il est devenu ensuite. Alors, Nicéphore dépouilla le lieu de son aspect rustique et sauvage, comme d’un vieux manteau troué ; il repoussa la stérilité pour laisser développer la fertilité ; il mit en fuite la sécheresse par des pluies célestes et abondantes ; et rendit le lieu fécond par un système de citernes communicantes construit dans les crevasses qui s’étendaient sous terre. Ainsi, il surpassa le charme de la demeure d’Alcinoos et du platane en or de Xerxès.[10] Ô combien plus vénérable est la vérité que les histoires mythiques ! Ayant été consacré par des chapelles des martyrs, lesquelles étaient complètement ornées des images de leurs saintes luttes, le lieu imitait fidèlement le paradis de Dieu, selon l’Écriture. Qui n’admirerait pas, même avant d’avoir l’expérience du lieu, la suffisance pour la vie et la capacité du lieu de bien supporter l’habitation. Ainsi, Nicéphore organisa le lieu en monastère pour hommes saints, en vue de chanter sans cesse les hymnes de Dieu. Avec ces hommes, Nicéphore lui-même se tenait fermement et sans cesse - nuit et jour - à exprimer de saintes paroles et des prières, à se complaire dans la modération selon la mesure excellente, à s’attacher à la lecture des saints livres et aux sciences profanes, à refuser d’admettre la table de Syracuse[11] et même d’en entendre parler, et à ne manger que le strict nécessaire pour maintenir la vie.

Section 14

Mais puisque j’ai mentionné les sciences profanes, je ne crois ni désagréable, ni certes superflu, de mentionner la rigueur et le haut degré de l’homme concernant les études académiques, car outre l’étude des saintes Écritures, il ajouta celle de la culture séculière. D’une part, il désirait que son enseignement soit plus convaincant ; d’autre part, il désirait exposer le manque de crédibilité de l’erreur. Comme la vertu de la loi fait proclamer, à ceux qui écoutent, la compréhension de la distinction entre la justice et l’injustice afin que l’on pèse la juste récompense entre deux possibilités ; de même aussi, quant au perfectionnement de l’instruction, il convient de porter la connaissance de chacune des deux sciences — profanes et sacrées — en vue de l’éducation. Pourtant, nous ne mettons pas les deux connaissances sur un pied d’égalité — à Dieu ne plaise ! — car la servante n’est pas l’égale de la maîtresse et le fils de la servante n’héritera pas avec le fils de la femme libre, pour me rappeler aussi les paroles dites à Abraham. (Gn 21, 10) Nicéphore était très fort en grammaire, en les éléments constitutifs et en les particularités stylistiques de cet art, par lesquels la qualité haute et piètre de la composition est discernée ; par lesquels la langue de la Grèce est corrigée ; par lesquels le rythme des mètres est ordonné ; et par lesquels on distingue le disciple parmi ceux qui ne sont que modérément habiles dans l’art. Il n’est pas difficile non plus de voir que Nicéphore se montrait fort aussi dans l’art de la lyre à son vibrant — la voix — des orateurs, celle qui a un son doux et charmant. Quant aux expressions recherchées et raffinées de cet art, Nicéphore se détournait du style spécieux des sophistes autant qu’il repoussait le bavardage et la sottise. À travers la clarté et la pureté de style, il s’exprimait d’une manière agréable et plaisante.

Section 15

Quant à l’acquisition de la connaissance du quadrivium[12] mathématique, qui prend sa structure à partir de limites continues et séparées, Nicéphore réussissait si bien dans ce domaine, par assiduité, qu’il se procurait la prééminence en tout — comme s’il s’exerçait à une matière au lieu de toutes, et à toutes au lieu d’une seule. Lorsque les nombres — les objets de la science mathématique — se mettent en mouvement, ils produisent l’astronomie ; quand ils sont immobiles, c’est la géométrie ; ou encore lorsqu’ils sont en relation, ils produisent la musique ; et quand ils sont sans rapport, ils produisent l’arithmétique. Mais Nicéphore accordait une lyre, non comme celle de Pythagore de Samios ni comme celle du trompeur Aristoxène, mais plutôt celle à 150 cordes.[13] Et il la jouait continuellement et de ceux qui écoutaient, il chassait la maladie de Saul de jadis. D’une part, Nicéphore calmait le plus cruel tyran — l’empereur Constantin V — qui se faisait serrer à la gorge par l’esprit de l’hérésie et qui se conduisait comme un homme ivre contre l’économie du Christ, et cela sans aucun regret. Mais, d’autre part, il sauva le troupeau des fidèles de la ruine répandue par celui-là.

Section 16

Étant versé très manifestement dans ces quatre petites servantes de la connaissance véritable — l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie — Nicéphore marchait vers la maîtresse de celles-ci — je dis, la philosophie — et sans hésitation et sans déviation vers les principes et règles de la philosophie. Quelles, et combien, sont les définitions de la philosophie qu’il maîtrisa suffisamment et quelle est leur nature particulière ; qu’est-ce qui est proposé comme sujet et quoi comme attribut  ? Et l’attribut est-il proposé pour chacun, pour rien ou pour la totalité ; et des choses [questions] semblables  ? Et alors les éléments, que veulent-ils révéler par eux-mêmes  ? Et ceux de la physique ou de la géométrie sont-ils seulement des homonymes  ? Combien de prémisses y a-t-il dans un syllogisme  ? Comment peuvent-elles être changées en sens contraire  ? Quelle est la force de la proposition contradictoire  ? Quelle est la nature des attributs et les conditions supplémentaires  ? À quoi correspond l’indéfini selon les philosophes  ? Combien de syllogismes y a-t-il  ? Quelles sont les figures de rhétorique  ? Et combien y en a-t-il  ? Quelle est la supposition hypothétique ; quelle est la proposition catégorique ; et qu’est-ce qui les distingue  ? Le raisonnement par reductio ad absurdum est-il efficace pour tous les arguments  ? Comment, et combien de fois, ces choses peuvent-elles être combinées ; comment les mener à conclusion et à résolution  ? Quelle est la composition du faux raisonnement ; quel est le discours sophistique et comment peut-il être faux et en même temps persuasif  ? Quelle sorte de syllogisme n’a qu’une seule prémisse  ? Comment se fait-il que le syllogisme dialectique établit comme vraies, autant que possible, les opinions — tenues pour vraies mais non prouvées — et quel est le raisonnement par induction de ces dernières  ? Quelle est la nécessité logique qu’aurait un syllogisme démonstratif de chercher à atteindre la vérité à partir d’arguments inférieurs  ? Lesquelles de ces prémisses posent des problèmes, lesquelles sont des axiomes, et lesquelles sont comme des axiomes  ? Quelle matière, quels mélanges et combinaisons acceptent-elles  ? Quels sont les premiers principes de la physique et comment se fait-il que l’on ne puisse les prouver  ? Quelle est la stabilité ; quelle est l’identité et combien de sortes y en a-t-il  ? Où se trouve la différence  ? Pour quelle chose, comment et quand  ? Le progrès des premiers principes est-il continu ; ce progrès n’a-t-il pas de limites  ? Qui met les choses en mouvement ; par quel instrument ; par quel organe de génération  ? Le mouvement vers l’avant, quelle chose le pousse à sortir et à travers quoi et vers quoi converge-t-il  ? Par choix ou par force  ? Que tient les qualités d’un objet ensemble  ? De quelle privation existent ces choses, selon ces philosophes  ? Le néant vient-il du néant  ? Et comment, à partir des opposés, ces choses sont-elles poussées vers la naissance, vers l’existence ; et encore comment sont-elles supprimées et détruites par les opposés  ?

Section 17

Après avoir étudié ces questions et d’autres semblables avec autant d’attention que possible et avec une parfaite vigilance, et après avoir goûté à leur utilité par le bout du doigt, Nicéphore s’appliquait à l’étude du silence digne de maints hymnes de louange et il manifestait l’humilité qui l’élevait au ciel. Car voici la parfaite connaissance dans un homme : attribuer à Dieu, avec reconnaissance, la parfaite compréhension, et savoir qu’il ne comprend pas l’être profond des choses parce que ces mêmes choses ont leur existence selon l’essence. Ainsi, Nicéphore devint très fort dans la compréhension des sciences grâce à la force de sa propre nature, à la volonté de son esprit et au consentement de la grâce divine, mais il ne se pressait pas moins pour autant vers la maîtrise des vertus divines, car il n’estimait pas que son érudition sur ces questions pourrait devenir un obstacle pour lui bloquer le chemin vers la vertu. Plutôt par le chemin approprié et par le bon ordre, il faisait du progrès dans les deux sortes de connaissance, arrivant à l’achèvement de chacune.

Section 18

Ayant fait la tempérance sa voisine — cette vertu qui s’oppose à la nature — par la frugalité et la modération, ayant amoindri les gonflements des appétits ingouvernables du ventre ; ayant acquis l’absence de la colère par la douceur naturelle de son caractère et prononçant lui-même de douces paroles à tous, Nicéphore repoussait le visage hideux de la colère. Car la colère semblable à celle du serpent ne s’attachait pas à lui, mais il s’élevait lui-même contre le seul dragon qui nous avait machiné la chute. Mais il accumulait comme dans un trésor l’absence de l’avarice — cette vertu qui pousse l’homme vers l’immatériel — mais il ne le faisait pas dans un tonneau comme le Cynique, le philosophe Diogène.[14] Il s’ouvrait continuellement aux pauvres avec des ressources inépuisables, méprisant les biens matériels et se détournant du chemin qui mène à eux. S’occupant à propos à ne rien faire par ostentation et se procurant ainsi la conscience non troublée, il armait non seulement la main droite par l’aumône, mais il montrait confiance aussi à la main gauche en lui fournissant la connaissance de celle-ci pour atteindre l’apatheia complète de cette insatiable maladie [l’avarice].

Section 19

Voilà pourquoi, par la forte pression des empereurs — Nicéphore I et Staurakios — la grâce jugeait bon que Nicéphore soit l’intendant du grand asile pour les pauvres dans la capitale, cette grâce l’ayant préparé d’avance pour ce poste et, pour ainsi dire, lui ayant remis la direction partielle de l’Église catholique. Mais quant aux faits et circonstances de son œuvre à l’asile, il y en a d’autres qui peuvent les raconter et c’est à ceux-là, par amour et désir, de ramasser les détails de son excellent travail — comme l’abeille ramasse le nectar des rosiers pleins de fleurs — et de mettre en réserve, par les paroles, la qualité de cette activité-là dans la douceur du rayon du miel, c’est-à-dire dans le zèle divin. Car je crois que personne ne manquera de données portant sur cette histoire, car il en existe maintes et grandes choses et aucun aspect de l’histoire ne sera préféré à un autre parce que tout ce qui sera présenté est de la plus haute qualité. Mais nous allons éviter l’ennui de l’histoire causé par trop de paroles, une surcharge qui tire le lecteur vers l’aversion et — avec l’aide de Dieu — nous marcherons vers la suite de notre histoire.

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Chapitre 3

Section 20

À ce moment-là, Taraise [784-806] était le porteur de la lumière qui ne dort pas, et il pilotait bien le vaisseau de la foi. Et ce vaisseau, il le montrait supérieur à l’agitation de l’hérésie, le faisant très bien mouiller au port, néanmoins lourdement chargé de la cargaison de l’orthodoxie. Ayant quitté les mortels pour aller vers un sort meilleur, le père Taraise se joignit aux pères [le 18 février 806] . Ayant reçu le patriarcat dans l’intérêt de la vérité, il trouva place parmi les patriarches. Ayant accueilli avec pureté la sainteté durant sa vie, il se plaça dans la compagnie des saints. Ayant connu et appelé les brebis par leur nom (Jn 10, 3), il imita ainsi le Christ, le chef des bergers. Ayant chassé les loups par le bâton de ses paroles et ayant ramené les brebis vers le bercail de la confession droite et vers celui de la foi (Jn 10, 3-15), il rejoignit les vrais pasteurs. Taraise fut donc cet homme céleste qui dépensa ses forces — autant que possible — pour mener sur terre la vie même des anges. Même après avoir placé les rênes de la prêtrise entre les mains de Dieu — avec son âme imprenable et solide comme un roc — il pria Dieu avec insistance par une pure supplication, je crois, qu’un candidat digne de la grande prêtrise doit être présenté et consacré le héraut très connu auprès de l’Église du Christ. Par maintes peines et nombreux travaux difficiles, il coupa l’épine piquante de l’hérésie — celle qui fut née dans l’Église — l’extirpa jusqu’aux racines et ôta les obstacles et les pièges du milieu de l’Église par la main de l’Esprit. Et en restaurant le champ de la foi par un labeur plein de raison, il sema les symboles de l’économie du Christ, transmis par Dieu, non sur le chemin, ni parmi les rocs, ni dans les épines, mais dans la bonne terre fertile qui, comme disent les Écritures, centuple la semence. (Lc 8, 5-8 ; Gn 26, 12) Alors, Taraise, même après sa mort, désirait ardemment connaître celui qui prendrait sa place dans sa terre labourée et il ne fut pas déçu dans sa prière, car ceux qui cherchent Dieu continuellement le trouvent. Dieu ouvre la porte à ceux qui frappent, et exauce les vraies prières. (Mt 7, 7-8 ; Lc 11, 9-10) Par son doigt divin et spirituel, Dieu montra ouvertement que Nicéphore était digne de la sainte onction et indiqua très clairement son choix à l’empereur qui régnaient à ce moment [Nicéphore I, 802-811] — celui qui porta aussi le nom de Nicéphore et qui lui-même fut parfait au sujet de la vraie foi.

Section 21

Alors, l’empereur — Nicéphore I, 802-811 — était en effet très vif d’esprit — s’il en est un. Il avait la tâche de trouver, par beaucoup de recherche, un prétendant et un époux pour l’Église veuve. Ce candidat devrait s’attacher fermement à la parole de la foi selon l’enseignement de l’Évangile (Ti 1, 9) et devrait marcher très sagement sur la piste tracée par le pasteur précédent, Taraise. Voilà pourquoi il conféra avec tous les prêtres et moines, avec les sénateurs qu’il reconnut comme importants et éminents, afin que la majorité guide sa volonté. Cette méthode est la plus juste et la plus apte à assurer le consentement de l’Esprit divin. Mais en effet, les hommes étant ce qu’ils sont, il fut impossible que ceux-là aient agi sans penser à leurs intérêts, ainsi dissolvant la concorde par leurs différences d’opinions. Alors, chacun vota pour quelqu’un d’autre, essayant ainsi de faire passer son candidat. Ces hommes-là ne votèrent pas pour celui que la prévision de la force céleste avait indiqué, mais pour celui que les désirs individuels imaginaient et avançaient. Mais l’activité de l’esprit de l’empereur lui suggéra Nicéphore comme pasteur du troupeau et l’empereur encouragea tout le monde à tourner les yeux vers Nicéphore et leur rappela sa réputation vertueuse : son talent pour dire des paroles opportunes, en discours et spirituels et profanes ; son humilité et sa douceur ; et la pureté de sa conscience envers tous et sa conduite qui ne provoqua pas de scandales. (Ac 24, 16) En un mot, comme une tempête de neige, l’empereur fit tomber ses paroles sur les oreilles de tous — sans toutefois exercer de la pression — et il prit les hommes jusqu’au dernier, comme dans un filet de chasseur, les poussant vers un vote unanime. Alors, depuis ce moment, toutes les lèvres et toutes les langues proclamèrent Nicéphore patriarche.

Section 22

Alors l’empereur envoya des hommes auprès de Nicéphore pour lui annoncer que sa présence serait très appréciée dans la capitale, et cela sans aucune hésitation ni délai. Nicéphore préféra l’obéissance louable à la désobéissance blâmable (Rm 5, 19), tout en disant à ceux qui voulaient l’amener qu’il n’y allait pas volontairement et lorsqu’il fut arrivé au palais et se fut trouvé sous œil de l’empereur, ce dernier lui fit ce discours :

L’empereur

Ô homme qui a une profonde expérience de Dieu, il est vrai que j’aurais pu négliger les ordres divins et m’en occuper avec indifférence, mais cela aurait été un chemin large et à forte pente (Mt 7, 13) sur lequel j’aurais pu rencontrer quelqu’un qui, n’étant digne de l’autel autrement que par le fait de le désirer, aurait été avancé à la grande prêtrise de la capitale. Mais les divines Écritures m’ont averti comment doit être le candidat qui sera consacré patriarche et qui aura ainsi la charge d’amener d’autres candidats à l’épiscopat : il doit être hautement vertueux et intouchable par les mauvaises langues, garder la connaissance, porter en sa bouche la loi honorable. Et pour cette raison, il sera traité comme un ange du Seigneur tout-puissant. (Ml 2, 7) Je crains qu’en méprisant cette admonition sacrée, je ne doive supporter un procès de négligence et que je n’attire sur moi une malédiction. (Dt 11, 26 28) Donc, maintenant, Dieu met entre vos[15] mains la prêtrise et les rênes de cette course céleste, non pas pour que l’appel soit refusé, mais pour voir le salut commun, en vous soumettant à la lutte divine. (He 12, 1-2) Car je sais que, suivant Paul (1 Co 9, 26) — votre guide et celui de tous — la boxe ne se pratique pas dans l’air et j’ai confiance que vous ne courez pas sans comprendre ce que vous faites. (1 Co 9, 27) Par le parfait asservissement du corps, pour pouvoir prêcher aux autres, vos excellentes qualités brilleront plus que l’or. (1 P 1, 7) Oui certes, agis pour que Dieu exauce ta prière d’être sauvé, mais cherche non seulement votre propre salut (1 Co 10, 24) dans la vie monastique, mais aussi le salut de tous (2 Tm 2, 10) qui ne tardera pas à arriver. Agis pour estimer convenablement l’Église comme la plus gracieuse fiancée : celle qui a la perle des doctrines droites et pures pendue à l’oreille obéissante ; celle qui entoure la tête d’une couronne de grâces comme ces pierres inestimables qui sont les écrits des pères ; celle qui suspend à son propre cou — comme un ornement sur la poitrine — un collier en or, représentant mystiquement le nombre des sept définitions des synodes inspirés de Dieu ; celle qui a été encerclée de toutes sortes de gloire à l’intérieur ; celle que l’Évangile embellit par les images sacrées et vénérables. Qu’aucun méchant ne cherche à prendre l’Église comme épouse, semant en elle de mauvaises herbes (Mt 13, 25) d’une semence hérétique, lesquelles corrompent la beauté de ses enfants légitimes. Que ne se présente pas de candidat qui contreferait la foi saine en s’habillant de la petite toison de brebis, qui révélerait le loup de l’infidélité caché dedans (Mt 7, 15) et qui pousserait le troupeau vers les montagnes et les lieux où le Seigneur ne regarde pas. Donc, comme compagnon de travail, vous avez l’agneau de Dieu (Jn 1, 29 et 36), le Christ notre vrai Dieu (1 Jn 5, 20), pour vous former comme berger ; et comme bâton, vous avez sa croix pour soutenir le troupeau dans l’enseignement droit. Ne repoussez pas l’appel et ne méprisez pas cette demande afin que la colère de Dieu ne tombe pas sur toi.

Section 23

Les conseils de l’empereur, comme des traits lancés du cœur, frappèrent l’esprit de Nicéphore.

Le patriarche

Mais, à mon avis, ô empereur, le candidat digne de mener le troupeau raisonnable est celui qui ne s’attache à rien sur terre ; celui qui est rempli de l’amour inébranlable, lequel le pousse à saisir les voûtes célestes elles-mêmes, là où aucune matière corporelle ne le tire vers le bas. Il ne s’expose pas aux menaces des malheurs lancées prophétiquement contre les pasteurs. (Ez 34, 1-10 ; Jr 23, 1-4) Il est plein d’ardeur pour abandonner sa propre vie pour le troupeau, imitant ainsi l’archipasteur et le seul grand-prêtre, le Christ. (Jn 10, 11 ; 1 Pt 5, 4) Il ne s’approche pas de la bergerie de l’Église par la porte de côté pour déchirer et détruire par des enseignements volés. (Jn 10, 11) Il prend soin d’engendrer, de sauver et de rendre grosses les brebis dans les bergeries de la foi. (Gn 30, 35 43) Il prend part à ce qui les concerne : coutumes, pas, regards et occupations. Il diversifie ses méthodes pastorales pour donner les soins nécessaires à chacune et par le bâton qui élève et soutient, il délivre le plus grand nombre de la chute, mais parfois, sans les blesser, il soumet certaines à la houlette (Ps 22, 4) qui veille à ce qu’aucune souffrance ne touche l’esprit. Alors, me trouvant non préparé, moi, néanmoins poussé vers cette guerre, je ne veux pas me lancer contre les soldats invisibles et irréconciliables, tous rangés d’une manière ininterrompue pour la bataille. Car, n’étant que chair, je ne suis pas capable de manier les armes spirituelles ; on ne peut échapper à l’attaque de ces soldats, même si l’on se protège autant que possible de toutes parts.

Section 24

Alors, à son tour, l’empereur répondit à Nicéphore.

L’empereur

Ne te sers d’aucune parole, d’aucun prétexte de contestation pour résister au joug sacré du Christ (Mt 11, 29-30), car, comme je l’ai déjà dit, le Logos lui-même te secourra, sera le copasteur à ton côté, agira avec toi et vous fournira toute habileté contre les difficultés qui jusqu’à présent semblent pénibles.

Alors, Nicéphore, qui obéit toujours à toute divine directive, se laissa persuader et demanda tout de suite à l’empereur de lui permettre d’échanger l’habit laïque pour celui de la vie angélique du moine, ajoutant ainsi rigueur à la rigueur et associant des accomplissements encore plus difficiles à des travaux pénibles déjà bien achevés. L’empereur signala son accord et consentit sagement que les mains de son fils et coempereur, Stauracius, ramasse les cheveux coupés de cette tête sacrée [le 5 avril 806], comme si ces derniers étaient la gloire de la robe de pourpre enveloppant les empereurs. Car il fallait que les empereurs, au sommet des dignités terrestres, protègent la chevelure de Nicéphore, celle que nourrit le sommet des vertus divines — c’est-à-dire sa tête — et que Nicéphore, sur le point de monter vers la gloire de la grande-prêtrise, brille de la gloire élevée au-dessus de tous : le monachisme. Donc, la cérémonie d’initiation du moine eut lieu selon le plan du très sage et mystique Denys l’Aréopagite[16] et l’ordination sacerdotale continua selon les degrés et l’ordre, en conformité avec les canons sacrés, et immédiatement après celle-ci suivit la consécration sacrée à l’épiscopat. Je vais maintenant dire quand et comment.

Section 25

Lorsque l’empereur et le sénat autour de lui furent présents dans la grande église de Sainte-Sophie pour célébrer la fête de la résurrection effrayante[17] ; lorsque, dans cet espace sacré, l’effusion lumineuse du soleil d’or, brillant abondamment, eut proclamé les scintillements de la splendeur immortelle tant attendue ; et lorsque tous les fidèles de l’Église, habillés en blanc, se furent rassemblés, alors Nicéphore présenta une profession de foi, écrite jadis par lui, et confessa celle-ci de cœur et de bouche, l’ayant d’abord lue au clergé. Tenant le document divin entre les mains, il avança à la divine imposition des mains. Nicéphore alors invoqua lui-même cette profession, comme témoin non corrompu, au cas où il violerait l’un des articles là-dedans et il dit, par ce véritable et pur acte d’adoration, être prêt à se présenter à l’effrayant et illustre second avènement de notre grand Dieu et Sauveur. Et à la fin des mystères de la consécration épiscopale accomplis sur lui, Nicéphore mit la confession en réserve en dessous de la table sacrée, la consacrant par ce fait, et lui attribuant l’approbation de Dieu comme une garantie de sa faveur. Après la cérémonie sacrée de la consécration épiscopale, comme par inspiration divine, les fidèles clamèrent trois fois sur l’homme digne, d’une voix digne : « Il est digne ! » Ensuite, Nicéphore monta vers le haut-lieu sacré du trône, comme sur quelque poste de garde très élevé (Hq 2, 1), que l’admirable Habaquq proclame aussi comme divine sentinelle. Le nouveau patriarche alors invoqua la paix sur tout le peuple et reçut leur vœu en retour. À la suite de ces cérémonies, Nicéphore lui-même, seul, comme principal célébrant, présida la sainte liturgie eucharistique.

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Chapitre 4

Section 26

Ainsi, Dieu, qui donne sa grâce abondamment aux humbles (1 P 5, 5), comme à celui qui aime l’ascension spirituelle, c’est-à-dire à Nicéphore, décida de laisser ce dernier s’emparer du plus haut poste de l’Église, et l’ayant atteint, Nicéphore commença à bâtir sur elle d’une manière digne de l’Évangile et maintint solide la base de la foi. (Ep 2, 20) Il trouva l’Église en paix et sans factions parce que le synode — comme il est dit — des pères[18] avait aplati les vagues de l’hérésie. Ensuite, Nicéphore traversa la mer toute calme de l’Église, ne craignant contre elle aucun vent contraire et hérétique. Voilà pourquoi le zèle le poussa sur un autre chemin pour le diriger contre les hérésies infidèles et horribles dont les adeptes, précisément à ce moment-là, célébraient des mystères très impurs, sans rougir de leur propre stupidité, c’est-à-dire les juifs, les Phrygiens et les disciples du charlatan Mani qui buvaient le breuvage de l’infidélité. Voilà donc pourquoi Nicéphore présenta à l’empereur un document, écrit d’une manière très développée, dans lequel il expliqua les doctrines connues de leurs religions insensées et comment ces dernières contamineraient toute la société, comme la gangrène, si l’on accordait une grande liberté à leurs fidèles pour faire ce qu’ils voulaient. Et il montra cela dans cet écrit où il frappa le judaïsme déicide, d’une part, et les propos futiles et monstrueux des Phrygiens, d’autre part. Il cassa les hallucinations des manichéens afin que les paroles maudites cessent de sortir de leurs lèvres et que l’on chuchote les sottises de leur fraude en secret et en cachette. Et les autorités leur enlevèrent la liberté de la parole pour empêcher ces impies d’agir même secrètement.[19]

Section 27

Ainsi, l’ouragan des hérésies impies se calma peu à peu et la rectitude de notre vraie confession, étant sous un ciel absolument serein, devint la base du repos du septième jour de l’Église de Dieu. Mais puisque les affaires extérieures allaient bien pour lui, Nicéphore tourna son attention vers les affaires internes — je dis certes en ce qui concerne la discipline monastique. Certains hommes qui avaient alors choisi cette vie céleste, ou qui avaient même exprimé le vœu de la choisir, pensaient qu’il fallait établir leurs monastères près des couvents des femmes, apparemment pour être près des femmes de leur famille ou pour vivre près des femmes de grande renommée. Mais fuyant la cohabitation elle-même, ils ne pouvaient complètement empêcher leurs pensées de courir vers le sexe. Ils [les moines et les moniales] avaient toutes choses en commun, les biens et les moyens d’existence, contrairement à ce qui est dit des croyants d’autrefois. (Ac 2, 44 et 4, 32) À l’époque apostolique, pour bien se débarrasser des possessions, les croyants préféraient mettre leurs biens dans un trésor commun, mais au temps de Nicéphore, les moines et les moniales s’efforçaient de mettre toutes choses en commun d’une mauvaise manière pour ne pas, en fait, se débarrasser de leurs biens. Il y avait aussi un peu de désordre dans la vie très élevée et tous tinrent la profession de virginité en suspicion de mal. Alors, voyant cela, le très pur esprit de Nicéphore ne supporta pas que cela continue ; il ne permit pas non plus que l’indiscipline coure partout pour devenir un malheur général et qu’elle aille à la dérive vers la passion de la vie de jouissance. Mais, se servant de son autorité apostolique, Nicéphore choisit des évêques très attentifs à ce problème. Ces derniers avaient dans le cœur le zèle de Pinhas (Nm 25, 7), comme si Nicéphore les avait envoyés prêcher l’Évangile une seconde fois (Lc 9, 2) pour crever la souillure de la passion par une lance canonique et pour arrêter la dégradation par une exhortation paisible. Ainsi, ces évêques allèrent partout où cette maladie sévissait, se servant à propos des médicaments guérisseurs, et ils se pressèrent pour hâter la guérison de la meurtrissure mortelle. Par conséquent, ils placèrent la résidence des moniales loin des hommes et fournirent ces dernières d’abondantes provisions pour qu’un manque de biens ne les accable pas, qu’elles n’aient pas de souvenirs du désordre et que les dernières choses ne deviennent pas pires que les premières. (Mt 12, 45 et 2 P 2, 20) Alors, les évêques séparèrent les hommes selon leurs propres coutumes et monastères, ou plutôt selon les sens spirituels de chacun, et les persuadèrent de fuir à toute vitesse la vie commune des femmes, comme on fuit la morsure du serpent, afin que le penchant vers les plaisirs, regardant par la petite fenêtre des pensées, ne lance pas de traits et ne produise pas de blessures spirituelles. Ainsi, les béliers de la tempérance, les évêques, guidèrent avec mesure le troupeau sacré des moines et ils apportèrent à l’archipasteur le profit spirituel de leur travail ainsi que les intérêts appropriés.

Section 28

Mais dans toute ville ou région, si Nicéphore trouvait cette maladie en pleine épidémie, il s’y impliquerait personnellement et prescrirait un traitement pour elle par plume et encre. C’est comme cela qu’il se distingua en parcourant l’étendu d’une des régions administratives du Taurus. En ce temps-là, le gouverneur d’une province[20], ayant été englouti par cette honte, provoqua le divorce en introduisant chez lui une femme autre que sa propre épouse. Alors, Nicéphore se donna la tâche de purifier le gouverneur de la souillure blâmable et il lui reprocha le péché directement par des menaces et des avertissements écrits parce qu’il ne voulait pas se tenir à l’écart de cette honte. S’il n’agissait pas ainsi, il serait justement passible de sanctions. Et les choses restaient à peu près comme cela.

Section 29

Puisque Nicéphore voulait vivement que la pureté de sa propre foi droite corresponde aux décrets des pères et puisqu’il se disait d’accord avec la coutume ancienne et canonique exigeant que l’on communique les affaires de la foi aux trônes apostoliques, il exprima et garantit cette foi par des lettres synodiques qu’il envoya à Léon, alors pape des Romains [811]. Dans son message, Nicéphore exprima la foi orthodoxe et invectiva les hérésies hétérodoxes. Et si quelqu’un veut connaître la puissance de sa parole, qu’il lise ce message et il goûtera de l’abondance et du sérieux de ses connaissances en divines doctrines. Alors, saint Léon admira la lettre, la reçut avec la plus grande joie, l’embrassa et la déclara très clairement conforme aux doctrines éminentes de Pierre, car dans ses doctrines, Nicéphore proclama si brillamment que la Trinité consubstantielle a la même nature et le même honneur, que rien n’était inférieur à la rigueur des théologiens les plus forts. Donc, Nicéphore fit voir clairement et proclama publiquement l’avènement, dans ces derniers temps (1 P 1, 20), de l’Un de la Sainte Trinité — c’est-à-dire du Christ notre vrai Dieu (1 Jn 5, 20) — qui s’est incarné de la toute sainte et très pure Vierge et Mère de Dieu. Ses déclarations furent conformes aux synodes œcuméniques afin que rien de ce qui concerne le culte de l’adoration très auguste ne se trouve sans expression. Il professa ouvertement les supplications à Dieu et les intercessions de la sainte Mère de Dieu, ainsi que celles des puissances célestes, des apôtres, des prophètes, des illustres martyrs et de tous les saints et justes ; leurs vénérables reliques ; et leurs images sacrées : tous sont dignes d’un très grand honneur, tant il est juste que soient honorés et célébrés ceux qui vécurent ainsi et que Dieu vit comme admirable. (Ps 4, 3) Ainsi, le nouveau patriarche maintint solidement l’adoration en esprit et en vérité (Jn 4, 23) du seul Dieu véritable et digne d’adoration ; il mélangea donc la plus transparente boisson du sain culte d’adoration — non comme une boisson fermentée trouble (Is 5, 22 et Lc 1, 15), mais mélangée selon des formules transmises par Dieu : une boisson qui remédie à toute éruption d’hérésie impure naissant chez un voisin. Est-ce donc seulement par une confession que ce grand homme exposa clairement le fondement de la vraie foi  ? Et le zèle ne s’attacha-t-il pas à cette confession  ? Ou, ceci étant certain, préserva-t-il cette confession dans son cœur loin des dangers  ? Même si ces derniers l’avaient endurci comme l’acier, préféra-t-il, par peur de parler, la désapprobation de Dieu  ? Non certes ! Mais il préféra plaire à Dieu par la confession, avec zèle et au milieu des dangers. Et son discours si utile à la vie — plus coupant qu’un couteau (He 4, 12) — est suspendu sur les cœurs, tranchant justement les idées de ceux qui choisirent de gouverner les affaires divines d’une manière despotique.[21]

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Chapitre 5

Section 30

Alors, l’ennemi, Satan, observait ces événements. C’est lui qui regarde toujours les nobles choses d’un œil jaloux, qui suscite un violent ouragan contre ceux qui se tiennent ferme, qui sème une irréconciliable haine dans le calme de la mer et dans la stabilité de la paix et qui coud des loques pourries et hérétiques à la tunique sans coupures de la foi. Il ne supportait pas de voir la paix de l’Église et de l’État dirigée en droite ligne et sans trouble, mais suscitant plutôt un désordre qui cadre bien avec sa propre audace, il fomenta une guerre soudaine contre les deux. Ne forgeant pas de flèches aiguisées ni d’épées, comme font les soldats pour le combat corps à corps, mais aiguisant les langues par sa propre mauvaise nature (Ps 63, 4 et 139, 4) sachant pratiquer le mal, il suscita le combat prétextant des dangers pour l’âme et nomma Léon[22] empereur, celui qui récemment s’enorgueillit d’avoir saisi la royauté. Léon, cet homme-caméléon, se montrait multiforme par la variété de son impiété. Il rejeta la raison au moment de sa propre proclamation comme empereur et attira les meilleurs hommes vers la pensée impie. C’est comme si, ayant attaqué l’ancien peuple d’Israël au temps de Moïse, il se montrait à ce moment-ci envers le nouvel Israël plus effrayant que les Amalécites.[23] (Ex 17, 8-16). Ce Léon-là était plus inhumain que Sennachérib (2 R 18, 7-19), plus insolent que Rabsakès [« le grand échanson », Si 48, 17-21], et plus honteux que Nebuzaradân (2 R 25, 8-21 ; Je 52, 12-27), l’esclave du ventre de Nabuchodonosor.[24]

Section 31

Alors, Léon s’opposa à l’empereur [Michel I Rangabé][25], qui l’avait honoré ; il tint pour rien et l’honneur et l’homme qui le lui avait accordé, car il décida de se saisir du trône. Et en effet, Michel l’avait établi chef de la première cohorte de l’armée des thèmes[26], comme on les appelle. Michel I Rangabé déclara la guerre aux Huns en Thrace [aux Bulgares], eux qui ravageaient beaucoup de villes de cette région. Pendant cette opération, Léon devint le premier artisan de la défaite et causa la honteuse fuite de toute l’armée.[27] Voilà pourquoi Constantinople avait l’empereur entre ses murs, lui qui ne profitait en rien des bons fruits de la victoire. Mais Léon corrompit les soldats par des paroles d’insurrection, minant leur loyauté et détournant celle-ci à son profit par de vides espoirs et ensuite, il se revêtit de la dignité impériale par usurpation. Ensuite, le misérable Léon arriva très vite à la capitale et, entrant à l’intérieur des murs, comme il n’aurait pas dû faire, la foule l’escorta avec les honneurs, selon la coutume, sur la route qui mène au palais impérial et là, Léon enleva la dignité impériale que Michel avait avant lui. La simplicité de l’innocence parait ce dernier au-dessus de la pourpre. Lorsque Michel eut comprit que le cruel Léon hurlait et rugissait contre le gouvernement, il déchira ses vêtements impériaux en or et les échangea pour une robe noire, et se coupa les cheveux. Alors, accompagnant sa femme et ses enfants à l’enceinte sacrée de l’église, il s’y enferma.[28]

Cet exil interne persuada Léon — après un certain temps et avec difficulté — de ne pas sévir cruellement contre Michel. Mais plus vite que la parole, Léon envoya Michel en exil parce qu’il avait hâte de se ceindre la tête de la couronne impériale.

Section 32

Alors, Nicéphore, le porteur de Dieu, observait ces événements et, réfléchissant au fait que Léon était très sentencieux et versatile dans ses opinions, il détermina de persuader l’empereur par les écrits traditionnels de la foi. Et ayant précisément composé un texte contenant la confession de foi sur notre culte d’adoration irréprochable, il exhorta Léon, par l’entremise de quelques évêques, de le signer de sa propre main. Léon indiqua qu’il était tout à fait d’accord avec le texte, mais il voulait attendre et le signer après le couronnement. À ce moment-là, il serait prêt à se soumettre aux exigences ecclésiastiques. Mais, étant piqué par l’aiguillon de son esprit et par l’obscurité de son âme, il profita mal du texte du patriarche, comme s’il avait déjà signé son nom sur un texte hérétique, même avant le couronnement. Ainsi, il se donna entièrement aux démons qui le menaient çà et là, au lieu de se laisser persuader par les pères qui avaient un grand désir de le guider vers le salut.

Section 33

Alors l’empereur arriva à l’église pour le couronnement. Et au moment où le grand-prêtre Nicéphore était sur le point de placer la couronne sur la tête de Léon, l’œil-qui-ne-dort-pas, faisant voir les événements à venir, jugea bon de donner une indication au juste patriarche quant à son propre avenir. Après la prière et l’élévation de la couronne, lorsque le patriarche s’apprêtait à placer la main sur la tête de l’empereur, le saint croyait s’appuyer les mains sur des épines et des chardons et ainsi mit la couronne sur la tête de l’empereur de telle sorte qu’il cria avoir senti une douleur perçante. Car cette tête « épineuse », du fait que le saint la toucha, annonça la violence impie de l’empereur qui allait bientôt se briser contre l’Église.

Section 34

Mais Léon quitta l’église après s’être ceint la tête de la couronne impériale. C’est sur cette tête-là qu’allait justement tomber le dernier coup parce que Léon avait méprisé les justes.[29] Donc, le deuxième jour du règne, Nicéphore le porteur de Dieu pressa encore l’empereur nouvellement installé de signer la confession de l’orthodoxie, mais Léon refusa violemment de le faire. Ayant teinté la pourpre impériale de mensonges et s’étant mis le masque de Protée[30], Léon se montrait inconstant en se mettant d’accord avec tous ceux qu’il rencontrait, les uns après les autres. Ô cette âme qui avait des craintes superstitieuses qui ébranlèrent la base de la foi ! Ô la course errante et incontrôlable de ses pensées qui trompèrent la doctrine raisonnable de la droite confession ! Ô quelle tresse entortillée de mensonges, divisée en diverses opinions qui prirent au piège l’homogénéité des droites doctrines ! Car l’empereur ne livra sa première bataille ni aux rivaux ni aux ennemis qui, à ce moment-là, dévastaient les régions autour de la ville[31], mais il entreprit la guerre contre Dieu qui lui avait donné les rênes du pouvoir. Dieu en connaît les raisons. Comme je l’ai dit tout à l’heure, Léon s’inquiétait peu, ou pas du tout, des ennemis parce que la force lui manquait d’aller à leur rencontre ou de leur livrer bataille face-à-face, et ceci à cause du projet plein d’intrigues qu’il avait tramé autrefois et qui était la cause de la défaite. Il s’avança contre le Roi de tous, menaçant par tous ses moyens et toute sa force d’enlever de l’Église l’image du Christ. Alors, il aurait dû honorer une pratique vénérable ; embrasser une pieuse tradition d’Ogygie[32] ; rendre plus sûr le chemin foulé par les pieds de Dieu, où les saints avaient déjà laissé leurs traces ; et s’étonner de la résistance du pasteur porteur de Dieu. Pourtant, Léon soutenait la folie du serpent et, étant atteint dans sa raison par la pensée trompeuse, il tenait ferme à son dessein. Comme ce servile Roboam[33], Léon rejeta chaque parole des anciens et le conseil des prudents, des opinions qui sont très utiles à celui qui les entend. Il prêtait l’oreille par contre aux petites histoires des jeunes et aux fables de vieilles femmes — des paroles futiles, dites d’un esprit terrestre et non céleste. Et ces paroles promettaient à Léon une longue vie et de nombreuses victoires à condition qu’il vomisse son impiété sur ce qui était la foi de jadis.

Section 35

Alors, Léon réunit autour de lui un comité[34] des notables qu’une sanction canonique avait exclus de la sainte liturgie et, même s’ils ne voulaient pas donner leur assentiment, ils se laissaient fléchir par les menaces de la violence. Léon leur assigna un endroit dans le palais et leur accorda une allocation pour les amener à une vie molle et sensuelle, comme des porcs, et l’apostat enfantin commanda à tous de composer une nouvelle foi. Mais ceux qui étaient fiers de l’audace impériale — comme ce mythique Ægéon[35] — coururent dans presque toutes les églises, de la manière la plus grossière, cherchant et enlevant des livres. D’une part, ils aimaient les écrits qui condamnent les idoles parce que ceux-ci défendent leur pensée, mais, d’autre part, ils brûlaient les textes écrits pour défendre les images parce que ces derniers rejettent leurs histoires fantastiques.

Section 36

Léon aussi convoqua auprès de lui la plupart des évêques pour défendre cette nouvelle politique. Lorsque ces derniers eurent fait escale dans les ports en face de Byzance, ils envoyèrent un message auprès de l’archipasteur, le patriarche Nicéphore — non pas de leur propre volonté, mais selon la coutume courante. Ensuite, ils firent le passage à la ville vers Nicéphore. Mais, se heurtant à l’opposition de l’empereur, ils furent enchaînés de force et passèrent par les châtiments d’Échétos et Phalaris.[36] Et si ces évêques acceptaient l’opinion de Léon et de ses amis, l’absolution des peines et le pardon s’en suivaient ; par contre, si quelqu’un était piqué par l’aiguillon de la vérité pour s’opposer en quelque manière à l’impiété, il était persécuté résolument, condamné corporellement à la prison, privé de nourriture et soumis aux terreurs de l’enfer. Il n’existe rien de plus insupportable que les apparitions fantomatiques d’Empoussa.[37] Ainsi Léon réunit le conseil du second Caïphe ; ainsi s’exerçait la lutte de la vantardise de Jannès et Jambrès contre le nouveau Moïse. (2 Tm 3, 8 ; Ex 7, 11 et 22) Alors, les inventeurs des ténèbres et les chefs et précurseurs de l’Antéchrist rejetèrent le père Nicéphore, l’étoile de la prêtrise et du monde habité. C’est eux qui menaçaient de réduire au silence le docteur, tout en exhortant à enseigner dans les églises ceux qui n’étaient même pas encore étudiants. Ils bloquèrent le cours de la rivière à courant d’or de sa parole si raisonnable et ils ne craignaient même pas de livrer sciemment l’Église à ceux qui creusaient eux-mêmes leur trou de perdition et qui n’avaient pas d’eau de la sagesse. Ils empêchèrent l’archiprêtre Nicéphore de s’approcher de la table sacrée et livrèrent les sanctuaires des saints à ceux qui n’avaient même pas le droit d’entrer dans la maison de Dieu. Ils ébranlèrent les colonnes de l’Église, comme il leur semblait bon de faire, et ils se vantaient d’appuyer celle-ci sur leurs sottises vaines et instables.

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Chapitre 6

Section 37

Nicéphore, le très dévoué serviteur de Dieu, observant ces événements, fit toutes sortes de supplications à Dieu, le priant et appelant son aide pour que l’Église se conserve fidèlement irréprochable et que les souillures impures de l’hétérodoxie n’entachent pas la pureté du troupeau. Voilà pourquoi il les convoqua tous [fidèles et clercs] chez lui, les avertissant et les exhortant à ne pas se mêler du levain de corruption des hérétiques. (Mt 16, 6 12 ; 1 Co 5, 6) Il tâcha de les convaincre de fuir les avortons étrangers de leur enseignement, comme on fuit le venin et les rejetons des vipères. (Mt 3, 7 ; 12, 34 ; 23, 33) Il dit ceci :

Le patriarche

- Les hérétiques n’infligent pas de blessures corporelles que les drogues de la médecine peuvent guérir. Ils font couler plutôt dans le for intérieur de l’âme un danger que les pansements sur la peau sont impuissants à toucher. Ne nous inclinons donc pas devant la pression du moment, ni devant la politique défendue par l’empereur, car même si l’hérésie traîne celui-ci derrière elle et avec lui un grand nombre d’insensés, leur pouvoir n’aboutira à rien et ne comptera pour rien dans l’Église de Dieu. Dieu ne se complaît pas nécessairement dans le plus grand nombre, mais dans un seul qui craint et tremble devant lui et qui observe ses paroles ; il montre clairement que celui-là est toute l’Église. Par la prière, apaisons la bienveillance offensée de Dieu. Adoucissons le Seigneur en le priant ardemment debout toute la nuit. Demandons-lui que nous ne souffrions pas tout ce que nos persécuteurs pressent contre nous.

Lorsque Nicéphore eut dit ces choses, l’église contenait tous ceux qui célébreraient une vigile de prière pendant toute la nuit.[38]

Section 38

Et lorsque l’empereur se fut rendu compte de la signification des hymnes, la peur et la lâcheté le saisirent, bien que les clercs n’aient rien ourdi de séditieux. Néanmoins, la crainte que Léon sentait dans son cœur envers Nicéphore ainsi que son hostilité envers l’archiprêtre gênaient l’empereur. Alors, au chant du coq, Léon, angoissé et irrité, envoya un messager dans l’église, par qui il lança une accusation contre l’archipasteur au sujet de la vigile, comme si Nicéphore était la cause de l’agitation. Voici l’accusation :

L’empereur

Lorsqu’un empereur agit pour diriger tout vers la paix, il ne faut pas vous occuper de dissentiment et de divergence d’opinions et prier contre la paix. Mais, puisque l’on vous a observés en train de faire des choses contre la volonté de l’empereur, venez au palais, dès le lever du jour, afin que l’empereur puisse discerner plus clairement toute cette affaire.

Mais lorsque les clercs eurent entendu le message, ils manifestèrent une ardeur qui dépasse l’entendement, car tous eurent des larmes de supplication, venant du cœur ; tous s’étaient forcés de prier celui qui surveille tout d’agir comme juge et de garder la justice envers la foi catholique. Ainsi, la prière terminée, le très saint père Nicéphore, qui avait convoqué la réunion sacrée, se plaça au centre pour dire ceci :

Section 39

Le patriarche

- Ô assemblée choisie de Dieu, il ne convient certes pas de voir l’Église, même en songe, dans l’état où elle se trouve aujourd’hui — telles les choses sont horribles qui s’exercent contre elle — parce que, étant jadis habillée de la plus brillante lumière, elle est maintenant revêtue de l’obscurité ; parce que, étant jadis dans une paix profonde, elle est maintenant poussée vers les discordes ; parce que, ayant nourri tout le monde jadis par une volonté parfaite (1 P 5, 2), elle affronte maintenant, contre son gré, la rapine des brebis qu’elle nourrissait ; et parce que, en ordonnant à tous de se mettre d’accord, elle est divisée par des opinions diverses. C’est elle, l’Église, que le Christ a sauvée par son propre sang (Ac 20, 28), qu’il a gardée pure de toute souillure et tache (Ep 5, 27), qu’il a entourée d’apôtres, de prophètes, de martyrs et de tous les esprits des justes, l’encerclant de fortifications parfaites, comme un paradis. Mais maintenant, nous la voyons souffrant ces outrages et par la prière, nous nous efforçons de détourner de nous cette souffrance, causée par nos ennemis qui semblent être des nôtres, mais qui nous sont en fait complètement étrangers. Car aujourd’hui, même l’archétype, le Christ lui-même, est déshonoré en son image[39], s’il est vrai que l’honneur de l’image passe au prototype.[40] Aujourd’hui, les ennemis de la vérité amputent et étouffent — autant que possible — la tradition que l’Église a préservée dès l’origine, en paroles et en écrits, et on met dans l’oreille une « tradition » dont on n’a jamais entendu parler. Mais les menaces de ceux-là ne devraient pas nous abattre, ni diminuer notre ardeur. Il faut plutôt en fait nous relever, comme pour la guerre et soutenus par des alliés. Car les ennemis de la vérité ressemblent à ceux qui dépensent toute leur force pour nager à contre-courant dans une rivière violente. Ceux-là luttent contre la rivière pour avancer et même s’ils ne le veulent pas, ils sont emportés par le courant. Et sont nombreux ceux qui disent des sornettes contre la vérité [pourtant] ils sont d’accord avec elle, même sans le vouloir. La vérité est quelque chose d’invincible et de tout puissant, accordant une grande force sur chacun des deux côtés dans un combat [pour la victoire et pour la défaite]. Elle sait couronner de chaque côté lorsqu’elle est honorée ; elle sait vaincre partout lorsque quelqu’un lui fait la guerre. Avec elle, même l’homme sans armes est invulnérable ; sans elle, par contre, même le soldat est facile à prendre. Ceux que vise notre discours peuvent témoigner de la vérité de ce que je dis. Car ceux qui ne se soucient guère de la vérité sont devenus des farces pour ceux qui ont appris les matières élémentaires, et ils se suffisent à eux-mêmes pour se contredire et ils se sont rassasiés de leur propre chair comme ceux qui sont fous.

Section 40

Eh bien donc, Nicéphore, ayant rapidement prononcé de telles paroles, mit sur ses épaules le vêtement sacré[41] et avec tous ceux qui étaient dans l’église, il alla au palais impérial où Léon ne l’accueillit pas, selon la coutume, en lui serrant la main et en l’embrassant avec affection — c’est-à-dire par des signes de sa disposition pure et sincère. L’empereur, le regardant plutôt d’un air mécontent comme s’il voyait un insensé et un imposteur, s’avança et prit place sur le trône impérial, mais au juste Nicéphore, il donna une place de moindre honneur dans la deuxième zone autour du trône. Alors, quant à ce que le patriarche et l’empereur se dirent, l’un à l’autre, une fois seuls, et quant aux paroles des divines Écritures dont Nicéphore couvrit Léon, comme la neige dans une tempête, j’en parlerai bientôt, au moment opportun. En effet, Léon — ce petit homme chétif que l’impiété cernait — s’apprêta à convaincre le saint ; voilà pourquoi Léon se lança contre Nicéphore, isolé et privé d’alliés et d’armes. Donc, Léon commença à dire ce qui suit comme si, jaillissant d’un abîme très profond, la colère violente lui enflammait l’esprit :

L’empereur

Quelle dissension, ô Nicéphore, avez-vous complotée, ou plutôt quel rassemblement téméraire contre l’Empire avez-vous convoqué  ? Car celui qui s’efforce de rassembler en dehors de mon autorité, d’enseigner une autre doctrine et d’imaginer des plaintes contre Dieu et sa religion, celui-là ne fait rien d’autre que de se lancer lui-même contre le salut commun. Car si mon pouvoir avait préféré faire quelque chose au sujet de la réfutation des droites doctrines et s’il avait essayé de bouleverser l’Antiquité de celles-ci — comme vous le dites — quelqu’un aurait maintenant le moment opportun et la raison de répandre autour de moi des reproches et de m’accuser d’hétérodoxie. Mais puisque j’aime le droit enseignement de ces doctrines-là, puisque je préfère détourner toute dissension et puisque je désire que tous s’accordent sur la foi, pourquoi aurais-je l’air de commettre une injustice, moi qui désire entretenir la paix dans l’Église  ? Ne savez-vous pas qu’une faction nombreuse sème le trouble et s’éloigne de l’Église à cause des peintures et du placement des images dans les églises, même si les ordonnances prises dans les paroles des Écritures au sujet de l’interdiction des images ont été apportées  ? Mais si ces textes ne sont pas examinés et restent négligés, rien n’empêche le consensus de la foi de se disloquer en divisions et le reste de la cicatrisation du droit enseignement de viser la guérison. Donc, je vous exhorte, ô Nicéphore, de discuter avec ceux qui doutent au sujet des images, et sans aucun délai, car j’ai décidé que vous les convaincrez ou que vous serez convaincu afin que — moi aussi qui connais justement les choses qui sont dites — je me mette du côté de la justice et que je lui accorde ma force. Mais si vous n’acceptez pas de le faire et si vous voulez poursuivre la justice vous-même en silence, il n’est pas incertain où vous serez placé.

Section 41

Alors, prenant la parole, Nicéphore le porteur de la lumière et de la vérité répliqua :

Le patriarche

Ô empereur, je ne suis pas l’artisan de projets visant la dissension et la contestation et je n’ai pas non plus brandi ma prière contre votre autorité comme une arme. Car je me rappelle que l’Écriture prescrit de prier pour les rois et non contre eux. (Es 6, 10 ; 1 Tm 2, 1-2) Je ne détourne pas la saine doctrine de la foi vers la maladie de l’hétérodoxie, mais je demande de répudier cette dernière à cause des commandements reçus de Celui qui est le guide de la vérité. (1 Co 13, 6 ; Ps 24, 5) Je sais ceci et je vous implore de le reconnaître aussi : tous les hommes confessent — au moins ceux qui ont un peu de raison — que la paix est le premier bien de sorte que si quelqu’un la détruit, il sera grandement responsable de beaucoup de maux, non seulement de ceux de ses voisins, mais aussi de ceux de sa propre famille. Donc, le meilleur empereur est celui qui peut naturellement faire naître la paix de la guerre. Mais vous, vous avez décidé de me faire la guerre — une guerre qui n’a pas de cause — juste au moment où les affaires des Églises vont très bien. Et les droites doctrines brillent, celles par lesquelles la croix du Christ est prêchée, (car ni l’Orient, ni l’Occident, ni le Nord, ni la mer ne sont placés hors de la splendeur de ces doctrines) et vous avez décidé de les remplacer complètement par quelque enseignement obscur d’hommes corrompus. Quelle Rome, appelée le premier siège des apôtres, est d’accord avec vous pour abolir l’image vénérable du Christ  ? Elle se réjouit plutôt avec nous pour l’honorer et elle s’associe à nos peines pour elle. Quelle Alexandrie, la patrie auguste de l’évangéliste Marc, a renoncé avec vous à élever la ressemblance corporelle et matérielle de la Mère de Dieu  ? Elle s’accorde et travaille plutôt avec nous sur cette question. Quelle Antioche, le siège de grande renommée du coryphée Pierre, se met d’accord avec vous pour outrager les images des saints  ? Elle nous aide plutôt à les vénérer selon l’antique coutume. Quelle Jérusalem, appelée la demeure du frère de Dieu, a le même sentiment que vous pour supprimer les traditions des pères  ? Parmi vos sujets, quel prêtre que gouverne votre autorité, vous suit et vous appuie en se soumettant sans force ni contrainte  ? Lequel des synodes catholiques, par lesquels l’Esprit divin a défini le symbole de la foi pure a parlé comme vous concernant les images  ? Car celui qui se dévêt de l’accord avec ces conciles ne pourra tisser un vêtement de doctrine pour l’Église. Ô empereur, ne donnez pas votre main à l’hérésie étendue par terre, abattue ; n’insufflez pas non plus à cette hérésie condamnée à un juste silence une nouvelle voix contre l’Église. Par une voix, la vôtre, jetez cette hérésie loin de nous, avec ceux qui l’ont inventée. Qu’elle aille aux corbeaux. Qu’elle soit envoyée au gymnase de Cynosargès.[42] Que la magnificence de l’Église reste toujours sans égale. Comme votre majesté l’a dit tout à l’heure, nulle part sous le soleil, on n’a souhaité affliger cette Église à cause des images sacrées. On n’a cherché à semer aucun désordre contre le bon ordre habituel de l’Église. Partout, elle se montre tranquille et solide, l’emportant sur les ouragans, sur les agitations et même sur les portes de l’enfer. (Mt 16, 18) Ne lancez pas de doctrines révolutionnaires contre notre tradition déjà plantée et en train de croître, car ces doctrines ont l’habitude de parler par l’amour d’elles-mêmes et ne pas de parler du Seigneur. Celles-là sont les avortons de ceux qui rotent du ventre. Car je sais que même vous, vous avez vénéré la pure foi avant votre couronnement. Si quelque élément des doctrines hétérodoxes a ébranlé votre droite vigilance et si une parole, pouvant souiller les oreilles, vous a transpercé l’oreille, vous a séduit et vous a engendré des troubles, nous affirmons pouvoir obtenir pour vous la libération de cette parole corrompue, par le consentement de Dieu, si vous voulez la trouver. Ceci serait pour moi une obligation et même la plus urgente de toutes mes obligations : vous enlever jusqu’à la racine le scandale qui vous touche, par la grâce de Dieu. Mais je ne considère pas nécessaire de m’ouvrir la bouche et de discuter les choses de l’Esprit avec ceux qui sont hors de l’Esprit et même si je suis mis à l’épreuve, comme étant responsable de toute misère, je ne céderai pas devant les paroles qui ont été coupées et collées ensemble à partir des Écritures et des textes des pères. Car autrefois, beaucoup de pères ont réfuté ces collages et ont péri.

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Chapitre 7

Section 42

Alors, Léon répondit :

L’empereur

Mais Moïse semble avoir été soucieux de la parole vraie sur cette question ; n’êtes-vous pas d’accord  ? Vous savez très bien — n’est-ce pas  ? — que les paroles de Dieu sont celles de Moïse, selon lesquelles Dieu ordonne de ne pas faire d’idole ou de ressemblance, non seulement de l’homme mais, purement et simplement, sans restriction, des oiseaux qui volent dans les airs sous le ciel, des animaux qui vivent sur la terre et des poissons qui nagent dans l’eau  ? (Ex 20, 4 5 ; Dt 5, 8) Comment se fait-il donc que vous honoriez des images que vous avez créées et que le législateur a interdites  ?

Le patriarche

Ô empereur, comme vous nous amenez sur la mer profonde et vaste de la recherche, une mer où beaucoup ont souvent navigué sans que personne — autant que je sache — soit arrivé au port de l’exactitude. Car, d’un côté, il y a des gens qui pensent que les images sont quelque chose d’insensé et un enfant de l’erreur hellénique. Ils les attaquent devant le tribunal secret de l’âme et tombent d’accord avec les accusateurs. Mais lorsqu’on arrive à en parler ouvertement, ils rebroussent chemin et s’opposent à ce qu’ils pensaient être vrai auparavant. Car ceux-là ont des images dans leurs églises, sur les marchés et dans leurs maisons. Même quelques-uns les ont comme compagnons de voyage et de vie, les portant où ils vont sur terre et mer. Mais, de l’autre côté, il y en a d’autres qui s’écrasent complètement en face des difficultés, abandonnent immédiatement les armes de l’âme dès le premier contact avec l’adversaire et tournent le dos à la guerre. Ils n’honorent ni les images des prophètes, ni les formes des apôtres, ni les représentations des martyrs. Mais ayant construit des églises dépouillées de tout ornement, sans figures ni images, ils font monter leurs prières au Dieu invisible et incorporel. Mais, s’il vous semble bon, ne perdons pas courage au sujet de la recherche ; ne négligeons pas la chasse, car si nous ne tournons pas en cercle et si nous suivons la piste de la vérité dans la discussion, nous ferons tomber cette vérité dans les filets. Écoutez donc mon discours, tout à fait sage et vrai, que vous recevrez et louerez si, en réalité, vous aimez CELUI-QUI-EST et recherchez la vérité.

Section 43

Ne savez-vous pas quelle est l’erreur concernant Dieu qui, il y a longtemps, a infesté l’âme des Égyptiens et comment ceux-ci ont fait descendre la gloire incréée et immatérielle du Créateur dans la matière et la forme et ont honoré cette gloire dans la forme humaine, semblable à un homme  ? Tels étaient alors Osiris, Typhon, Horus, Isis[43] et les autres hommes, pris pour des dieux. L’histoire de leur vie démontre et fait voir leur intempérance ; celle de leurs guerres montre leur cupidité ; et celle de leur mort révèle leur nature. Quoi donc  ? Les Égyptiens ont-ils limité la divinité seulement là  ? Ou ont-ils aussi représenté et transformé la divinité en animaux sans raison et en formes animales  ? Ils ont même vénéré le chien comme une divinité ; ils ont chanté la louange d’Apis[44] comme un veau ; Hermès[45], comme un bouc ; et Athéna[46], comme un poisson. Ils ont proclamé dieux les animaux selon leur pensée insensée. Ils ont même combiné les animaux, les uns avec les autres, modelant pour eux-mêmes des dieux en plusieurs formes et apparences. Ils ont créé le dieu à pieds de bouc, qui était Pan.[47] Ils ont mis le visage d’un chien à l’un qui a été appelé Anubis[48], je crois, qui n’était ni entièrement homme ni complètement chien. Est-ce que je mens en racontant ces choses ou êtes-vous d’accord sur la vérité de ce que je dis  ?

L’empereur

Vous dites la vérité.

Le patriarche

Lorsque Moïse le législateur eut fait sortir d’Égypte les enfants d’Israël, ce peuple que Dieu lui avait confié, il voulait essuyer et purifier les souillures noires qui alors avaient fondu dans leur âme afin qu’ils ne pensent pas que la divinité avait la forme d’un homme, était semblable à un homme ou avait l’apparence d’un animal. Il exhorta de la même manière et légiféra par décret les choses suivantes : « Ne vous gouvernez pas selon la manière égyptienne, ô hommes, et ne produisez pas parmi vous l’image de Dieu, apprenant à agir selon la manière insensée des Égyptiens et ne faites pas d’images des créatures qui volent dans l’air, qui marchent sur la terre ou qui nagent dans les eaux (Ex 20, 4 ; Dt 5, 8), car ces créatures ne sont pas Dieu, même si les Égyptiens croyaient le contraire. Il ne faut pas non plus représenter en images la Puissance inconcevable, car la divinité est sans forme et n’a pas de figure. Elle est invisible et n’est rien des choses perçues par les yeux des hommes, ni connues par eux. Elle peut être contemplée seulement par l’esprit, si par hasard quelqu’un pouvait faire une telle chose, car si la divinité est le Créateur de toutes choses, elle ne pourra elle-même être l’une des choses créées. Et si elle se répand partout, à travers toutes choses créées, elle ne pourra quand même pas être enveloppée dans l’une de ces choses. » Le législateur donc défendit de créer une image de Dieu seulement. Et ceci est évident, car Moïse lui-même d’abord le manifestera à ceux qui veulent faire attention droitement aux Écritures, car en annonçant le commandement concernant Dieu et en référant la parole à lui seul, Moïse a ajouté ceci, disant quelque part : « Tu ne te prosterneras pas devant eux ; tu ne les adoreras pas, car je suis le Seigneur ton Dieu et je suis un Dieu jaloux. » (Ex 20, 5 ; Dt 5, 9) C’est une témérité impie et une pensée insensée pour quelqu’un — formant ses idées à partir des phénomènes visibles — de modeler pour lui-même avec hardiesse une forme et une image de celui qui est au-delà de toute nature, substance et connaissance, celui que personne n’a vu et ne peut jamais contempler visiblement. Les Grecs ont, d’une manière impie, osé de telles choses et en cherchant Dieu, ils n’ont pas levé les yeux de l’âme vers le haut et ne se sont pas élevés dans l’esprit au-dessus de l’air et du ciel pour y chercher l’objet de leur désir. Mais ils sont descendus sur la terre et dans la matière, dépensant toute leur sagesse ici-bas et proclamant que Dieu est quelque chose de visible. Mais si un homme honore un roi, chante la louange d’un général ou admire la vaillance d’un brave et s’il fabrique des images de ces personnes, je ne pense pas qu’il commette une injustice s’il représente par les couleurs celui qu’il loue dans l’âme et voit avec les yeux. Mais que cet homme ne les honore pas selon les niaiseries et les sottises des Grecs parce que dans ce cas l’image produite devient une divinité, car voilà ce que Moïse a interdit, ce que la loi des chrétiens déteste et ce que Dieu ne veut voir. Moïse a dit : « …car ma gloire, je ne la donnerai pas à un autre. » (Is 42, 8) Celui qui prête l’oreille aux paroles du législateur, gardera l’œil de la pensée pur, mais en contemplant l’Immuable d’un regard fixe, il ne songe pas pouvoir le circonscrire en une image, en couleurs, en un lieu, dans le temps ou dans d’autres caractéristiques des choses corporelles, lesquelles sont elles-mêmes introduites dans l’esprit par les yeux. Mais celui qui se fixe le regard résolument sur l’Incorporel se tient inébranlable et calme dans le bien et il maintient sa propre disposition non troublée et impassible. Par contre, celui qui écoute et comprend les Écritures autrement et qui est troublé par l’effet étourdissant de l’invisible et de l’intellectuel, celui-là glisse loin de la pensée concernant Dieu et erre sur la plaine de l’oubli, rampant sur la terre parmi les corps.

Section 44

Et si on comprend ce commandement selon vos idées floues et imprécises, qu’allez-vous dire alors si je montre que ces saints hommes-là — ceux qui vivaient sous la loi de Moïse — n’observèrent pas eux-mêmes cette loi et n’évitèrent pas de faire des images des créatures dans le ciel, sur la terre et dans la mer  ?

L’empereur

Comment cela et de quelle manière  ?

Le patriarche

N’avez-vous pas entendu, ô empereur, comment Salomon, en construisant le temple, fit faire la mer de bronze à l’intérieur de l’enceinte du temple dans laquelle les prêtres se lavèrent les mains couvertes de sang et de boue ensanglantée[49]  ? Sur quoi plaça-t-il la mer  ? Ne plaça-t-il pas douze bœufs de bronze en dessous d’elle ; ne posa-t-il pas la mer sur les bœufs  ? (2 Ch 4, 3-4) Comment donc observa-t-il la loi ayant fait faire des images de bœufs parmi les objets qu’il avait fait faire  ? Par ces objets, Salomon voulait signifier, je crois, le chœur des apôtres qui est aussi composé de douze. Ces sages fermiers de la parole élevèrent le monde — c’est-à-dire la mer de bronze — labourant avec piété dans le champ et ils purifièrent les mains des prêtres salies par le sang des sacrifices et les nettoyèrent par le flux des paroles de leur enseignement afin que, s’éloignant des sacrifices sanglants, ils puissent offrir au Seigneur un sacrifice non sanglant. Mais que dire des trônes variés et magnifiques que Salomon fit construire  ? Ne les orna-t-il pas de lions sculptés  ? Ne fixa-t-il pas les lions d’en haut sur les accoudoirs des trônes, mais ceux d’en bas, sur les degrés  ? Et les lions étaient faits d’ivoire. (1 R 10, 18)

Section 45

Et pourquoi parlerais-je de ces choses concernant des personnes autres que Moïse lui-même. Il est possible de montrer que même le législateur n’observa pas ses propres lois, s’il pensait selon ton interprétation. Ne savez-vous pas qu’il construisit le propitiatoire de l’or pur et qu’il le plaça au-dessus de l’arche en or (Ex 25, 10 11 ; 38, 1 et 5), et comme Paul (Rm 3, 25), Moïse comprenait le propitiatoire comme une préfiguration de notre Sauveur et Seigneur  ? Mais quoi encore  ? Moïse ne construisit-il pas au-dessus du propitiatoire deux chérubins qui, déployant les ailes, couvraient l’arche complètement d’ombre (Ex 25, 20 ; 38, 6 8 ; He 9, 5) et qui, gardant le silence par des cris muets, prêchèrent la divinité cachée et inconnaissable de celui qui apparaîtrait sur terre. N’êtes-vous pas d’accord que ce sont des puissances intellectuelles et immatérielles qui, au-dessus des planches (1 R 6, 34-35) célestes et porteuses de lumière — c’est-à-dire, la voûte du ciel — tournent et dansent autour de Dieu et qui se réjouissent dans leur propre tranquillité ainsi que dans l’abondance de la connaissance qu’ils ont au sujet de leur désir  ? Comment donc le législateur travailla-t-il leurs images après avoir interdit les images, comme vous l’avez dit  ? Mais lorsque Moïse vit le lion d’Israël tomber dans le désert (le malheur venait des serpents sortant des lieux cachés et infligeant eux-mêmes des morsures mortelles à ceux qui marchaient), il créa ce serpent d’airain qu’il suspendit sur une hampe. (Nm 21, 4-9) Et lorsque les puissances adverses eurent regardé le serpent d’airain, d’une part, certains serpents moururent et, d’autre part, les Israélites, mordus par les serpents sans les avoir vus, furent immédiatement guéris de leurs blessures. Alors, ceci signifiait précisément et indiquait mon Jésus (Jn 3, 14), disent-ils, car lorsque les puissances adverses observèrent celui qui fut élevé sur le bois de la croix, certaines sont aussitôt mortes, perdirent leur souffle et vomirent et crachèrent le poison du mal qu’elles avaient accumulé contre les hommes. Mais nous qui tournons les yeux vers lui ne recevons nullement les traits brûlants que lancent les puissances, mais s’ils nous frappent, nous sommes quand même sauvés. Le dragon en chef des serpents, apercevant la force de celui suspendu sur le bois et se souvenant des traits lancés par lui de la croix, se retire, n’ayant rien accompli, et il se lamente, craignant un nouveau coup, toujours possible, sur son ancienne blessure. Voyez-vous qu’il est très risqué d’interpréter les paroles du législateur au hasard et d’une manière incertaine  ?

Section 46

Mais sauriez-vous, ô empereur, si par hasard vous vous le rappelez, pourquoi le législateur se fâcha contre le peuple d’Israël  ?

L’empereur

Je sais qu’il se fâcha souvent, mais je ne sais pas à quel épisode vous faites référence maintenant.

Le patriarche

Lorsque les Israélites eurent façonné la tête de veau (Ex 32, 3-4), agissant d’une manière irréfléchie, Moïse se fâcha contre eux très justement, car ils oublièrent les miracles opérés en Égypte : la traversée au milieu de la mer (Ex 14, 21-22), la mort en masse des premiers-nés (Ex 12, 29-30) et la transformation des éléments. (Ex 7, 17-25 ; 8, 16-19) Et lorsque le législateur se furent absenté pour un temps (Ex 24, 15-18), ils proclamèrent la tête de veau un dieu. Qu’est-ce que cela signifie donc pour vous  ? Qu’ils ne semblent pas avoir commis une faute ou que le législateur leur reprocha d’avoir au hasard et simplement représenté un veau  ?

L’empereur

Pourquoi dites-vous cela  ?

Le patriarche

Parce que si nous reprochons ceci aux Israélites, nous accuserons aussi Salomon parce qu’il façonna des bœufs. Eh bien alors, nous accusons les hommes à ce sujet — et le législateur les accusa aussi — parce qu’ils proclamèrent le bœuf un dieu et lui attribuèrent, d’une manière impie, leur salut en Égypte. Ainsi, Moïse ne leur empêcha pas de faire une image, mais de faire une image de Dieu. Voilà pourquoi un passage des Écritures dit que les Israélites enlevèrent les boucles d’oreille en or, celles que portaient leurs femmes, et se servirent de cet or pour façonner la tête de veau. (Ex 32, 2-4) Ce passage fait comprendre prophétiquement que les oreilles de ces hommes reçurent les paroles pleines de vérité concernant Dieu, mais qu’ensuite ces mêmes hommes allèrent vers d’autres doctrines, ôtèrent les bonnes paroles et furent dépouillés d’elles. Ils enlevèrent l’ornement des boucles d’oreille de leur femme et rejetèrent ces bijoux. Mais encore, le législateur, comme le passage lui-même l’indique, réduisit en poudre le veau, déversa la poudre sur l’eau et en donna à boire au peuple. (Ex 32, 20) Qu’est-ce que cela signifie  ? Ceci : Lorsque Moïse vit que ces Israélites, comme je crois, ignoraient l’erreur des idoles et ne comprenaient pas la grandeur du mal qui y existe, il leur enseigna les paroles concernant ce mal en en rendant le sens compréhensible, simple et logique. Il donna ce breuvage à boire à tous et le versa dans leur cœur afin qu’aucune erreur d’impiété ne tombe sur eux à l’improviste.

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Chapitre 8

Section 47

Mais, je t’interroge ; réponds-moi :

L’empereur

Quoi alors  ?

Le patriarche

Les hommes n’ont-ils pas l’habitude de produire les images de lions effrayants, qui ont un regard terrible ; de sangliers sauvages qui font frémir la crinière[50] ; de chevaux qui courent naturellement, comme s’ils étaient dans la plaine ou dans les montagnes  ? Ne modèlent-ils pas les formes d’oiseaux qui semblent gazouiller et ces mêmes hommes, en tendant l’oreille, n’ont-ils pas l’air de vouloir écouter leur son  ? Et il y a des hommes qui peignent ces images sur des murs ; d’autres qui les tissent sur des vêtements ; certains alors les modèlent en bronze et en or pour procurer la joie et la beauté, les plaçant dans les maisons ou les érigeant sur les marchés. Quoi alors  ? Ces images ont-elles souillé les hommes ou la vie humaine, supposant évidemment que les artistes n’ont pas donné le nom de « dieu » aux objets créés, selon le charlatanisme impie des Grecs  ? Mais si quelque homme insensé, se laissant persuader par l’erreur des démons, regardait une image comme un dieu, nous le lapiderions aussitôt, le brûlerions ou l’offririons aux bêtes sauvages qui mangent la chair crue, n’est-ce pas  ?

Section 48

Il y a donc seulement une façon, ô empereur, de savoir et de comprendre que le législateur, Moïse, nous a empêché et interdit de faire des images uniquement de Dieu. Et encore, si nous disons cela, ce n’est pas pour reprocher à ceux qui vivaient jadis selon la loi, ni pour nous accuser, nous les chrétiens, de faire des images des martyrs ou d’autres hommes saints, à travers lesquelles on fait voir, par ce qui est visible, leurs actes, gestes et exploits qui ne sont pas visibles. Et si quelqu’un veut être pieux et se laisse persuader par moi, ainsi il devra interpréter et expliquer ce passage en établissant deux définitions qu’il n’est pas possible de renverser ni de confondre.

L’empereur

Mais comment et de quelle manière  ?

Le patriarche

C’est qu’il ne faut pas faire des images de Dieu, mais si quelqu’un se charge de le faire, comme celui qui partage les doctrines des Grecs, il subira les peines extrêmes. Mais il faut représenter les hommes saints, ceux qui exultent de pouvoir parler librement à Dieu et de vivre une vie de pureté, qui seront en quelque sorte des médiateurs avec Dieu et des bateliers qui nous conduisent vers lui, portant ainsi les supplications à Dieu et faisant descendre de lui à nous les prières exaucées. Car il n’y a pas, ô empereur, seulement une manière d’être pour ceux qui s’approchent de Dieu ou que Dieu honore, mais la liberté de parler ouvertement à Dieu est mesurée par rapport à la vie et la récompense proportionnée résulte du genre de vie. Oui certes, Dieu existe depuis toujours ; il n’a pas eu de naissance [qui lui aurait donné] l’existence, mais ce qui n’existe pas depuis toujours, mais qui a commencé à exister plus tard, a reçu son existence de celui qui existe. Et selon ce passage, on pourrait dire que tout ce qui a jamais commencé à exister est subordonné à Dieu, car on peut justement décrire ce qui a commencé à exister comme subordonné à celui qui l’a créé. (Gn 2, 4-5) Selon le rapport familier avec Dieu et selon la variété de gloire accordée par lui, on peut attribuer des appellations et des noms divers — et selon plusieurs manières — à ceux qui s’approchent de Dieu. Oui certes, nombreux sont ceux qui, par peur, se tiennent loin des péchés et pourraient s’appeler serviteurs de Dieu ; en vérité, ils sont des gibiers de fouet et des esclaves qui ont besoin de coups, de prison et de menaces qui y sont associées. Mais ceux qui se tournent vers le bien par un espoir des bonnes choses à venir, eux, on ne pourrait pas les appeler serviteurs domestiques (He 3, 5-6) ; ils sont mercenaires de Dieu — pourrait-on dire — accomplissant les tâches nécessaires par amour du gain et du salaire. (Mt 20, 1 13) Il y en a d’autres, par contre, qui sont supérieurs à ces derniers, se montrant purs envers le bien ; ils n’attendent pas la punition par peur et ne courent pas vers le bien par espoir des bonnes choses à venir, mais ils accomplissent le bien pour le bien lui-même. Ceux-là sont remplis des purs trésors de la sagesse (Col 2, 3) ; on pourrait justement les appeler fils de Dieu (1 Jn 3, 1), qui se comportent comme héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ. (Rm 8, 17) Ceux-là, bien qu’ils soient nés hommes, par leur supplication pour tous les hommes, ils fléchissent Dieu davantage, d’une part, lorsqu’ils parcourent toujours cette terre errante et désordonnée, mais, d’autre part, et encore davantage, lorsqu’ils sont dépouillés des loques de la mortalité et ont secoué d’eux la lourde poussière des os, jetant matière sur matière, après quoi, eux les purs, ils sont retournés, purifiés, auprès du Maître bon et bienveillant.

Section 49

L’empereur

Quoi donc  ? Ceux qui font des images des hommes saints, comme vous le disiez, ne partagent-ils pas les doctrines des Grecs  ?

Le patriarche

Non, il ne faut pas tout simplement les accuser, mais considérer et examiner la question.

L’empereur

Comment les chrétiens peuvent-ils créer de telles images  ? Comment peuvent-ils représenter [les hommes saints]  ?

Le patriarche

Non, ô empereur  ? Pensez-vous vraiment que les artistes communiquent une part de l’essence indicible et superessentielle aux choses qu’ils peignent  ?

L’empereur

Aucunement.

Le patriarche

Mais alors  ? Pensez-vous qu’ils honorent les saints comme si ces derniers avaient obtenu part de l’indicible et céleste essence  ?

L’empereur

Certainement pas.

Le patriarche

Mais les artistes pensent-ils, eux, que les saints sont des hommes mortels  ?

L’empereur

Oui.

Le patriarche

Quel est donc le mal si nous les connaissons comme hommes et comme hommes nous les transmettons de génération en génération par l’image  ? Nous signifions que le nom de Dieu, qui est extraordinaire et qui ne peut être proprement attribué à des choses créées, est attribué à l’essence au-dessus de tout parce que cette seule essence est appropriée à lui seul. Donc, nous ne peindrons pas cette essence-là en images ni en figures, car comment peindrions-nous ce que nous ne connaissons pas par les yeux  ? Mais nous nous servirons des images des martyrs ou d’autres hommes saints, ne pensant pas qu’ils sont des dieux (que nous ne nous soyons pas écartés des choses nécessaires), mais nous pensons qu’ils sont de nobles serviteurs de Dieu afin que nous les compensions pour leur vaillance. Ainsi, comme nous ne pouvons pas prier le roi suprême, étant liés comme nous le sommes par les péchés, eux, (par contre) les saints, comme gardes du corps, peuvent intercéder pour nous puisqu’ils sont devant lui, face-à-face.

Section 50

Si vous êtes d’accord, examinons la question à partir d’exemples humains. C’est vrai, n’est-ce pas, que vous confessez que le créateur de tout est un bon capitaine qui pourvoie une mer tranquille pour ceux qui voguent sur elle afin que, s’ils sont poussés en avant par des hommes, ils ne s’égarent pas sur les vagues de la vie, comme un cargo mal lesté  ? Et en outre, ne croyez-vous pas qu’il ait établi l’empereur sur terre comme une image et figure de lui-même  ?

L’empereur

Oui.

Le patriarche

D’une part, l’empereur n’est pas Dieu, mais, d’autre part, il veut imiter Dieu — autant que cela est possible pour l’homme — puisqu’il est circonscrit et simplement un homme. Mais il remplit l’État de sa propre présence en désignant d’autres hommes pour gouverner. Ainsi, il est présent à tous, même s’il est loin, et il inspire au peuple une peur présente, même s’il est loin. Et alors  ? Est-ce qu’il supporterait que nous appelions « empereurs » les hommes qu’il a chargés de gouverner ou que nous leur adressions la parole en leur attribuant son propre nom  ?

L’empereur

Certainement pas.

Le patriarche

Est-ce qu’il nous reprocherait si nous approchions et supplions ces gouverneurs qui administrent les affaires d’État selon sa volonté  ? Ou si nous lui présentions, par eux, des demandes que nous ne pouvons pas lui présenter face à face  ?

L’empereur

Aucunement.

Le patriarche

C’est ainsi, ô empereur, qu’il faut comprendre Dieu : il se fâche si nous attribuons l’honneur divin à un autre, mais il nous loue et se réjouit si nous entreprenons d’honorer ses serviteurs.

Section 51

Mais même le très sage Paul vous apparaîtra connaître cette doctrine, car dans sa lettre envoyée aux Romains (Rm 1, 23), il ne dénonce pas simplement les images et ne blâme pas uniquement ceux qui s’en servent, mais il les condamne parce qu’ils changèrent la gloire du Dieu incorruptible en la ressemblance de l’image de l’homme corruptible. En réalité, ces hommes-là étaient audacieux et stupides. Ils ne virent ni la figure ni la forme de Dieu ni son apparence et ils ne pouvaient concevoir ni l’une ni l’autre par l’esprit. Ils honoraient seulement les choses qu’ils avaient vues, car ils étaient des hommes nés de la terre, des « hommes semés[51] », non labourés, des serviteurs des sens. Certains étaient hommes de la chair, pour ainsi dire, sans vie et flemmards, ne sachant pas comment aborder l’immatériel d’une manière immatérielle. Ils ne pouvaient donc s’élever au-dessus de la nature des choses visibles. Dans ce passage aussi, vous vous étonnerez en réalité de l’intention de l’apôtre. Paul fait voir clairement et montre que les mots ont changé sont équivalents à ce qui précède, je crois : les conceptions semées dans les âmes dès l’origine, au sujet de Dieu, et les traditions transmises dès le commencement connaissent un seul, unique et vrai Dieu. (Jn 17, 3) Mais les adeptes de la sagesse terrestre arrachèrent audacieusement les racines de la piété par une philosophie non philosophique et une logique illogique. Ils changèrent les conceptions et traditions et se dirigèrent sur un autre chemin. En se jetant sur les plantes du polythéisme, ils trahirent la vérité qu’ils avaient reçue et se procurèrent des images d’homme et d’animaux (Rm 1, 23), comme si elles convenaient à Dieu. Lorsque quelqu’un préfère ce que d’abord il n’avait pas à ce qu’il avait, il fait un échange, mais il ne choisirait jamais d’échanger ce qu’il n’avait pas avant.

Section 52

L’empereur

Est-ce donc cela que vous exposez : c’est-à-dire qu’il faut comprendre le commandement du législateur, Moïse, comme portant uniquement sur Dieu et que Moïse interdit de peindre les images seulement de Dieu  ?

Le patriarche

Certes, je disais cela et je ne cesserai jamais de le dire.

L’empereur

Quoi alors  ? Vous ne prêchez pas le Christ comme vrai Dieu  ? (Ac 8, 5 ; 1 Jn 5, 20)

Le patriarche

Moi, certainement.

L’empereur

Mais vous peignez des images du Christ, n’est-ce pas  ?

Le patriarche

Certainement.

L’empereur

Si vous prêchez que le Christ est vrai Dieu, comment peignez-vous des images de lui, vu que le législateur, Moïse, interdit de peindre des images de Dieu  ?

L’empereur

Qu’il soit bien avec vous, ô empereur, car la question que vous avez soulevée servira encore plus clairement comme preuve de la droite doctrine. Dites donc, vous prêchez que le Christ est vrai Dieu et vrai homme n’est-ce pas  ?

L’empereur

Je prêche exactement cela.

Le patriarche

Le Christ est devenu homme, bien. N’est-il pas parfait dans l’une comme dans l’autre des deux natures  ? Alors, il n’a pas diminué sa propre nature divine et n’a pas transformé sa nature humaine assumée en divinité, n’est-ce pas  ?

L’empereur

Oui, certes.

Le patriarche

Mais vous confessez et vous dites, je l’espère, que nous ne dirions jamais que le Christ est maintenant l’une et maintenant l’autre nature. Vous savez bien que nous disons que le même Christ est un, dans une nature et dans l’autre, à la fois impassible et passible. Non  ? Si ! Alors  ? Dans une nature n’est-il pas Dieu, invisible et intangible, connu par l’esprit, mais dans l’autre n’est-il pas homme, visible, tangible et perceptible par les sens  ? Nous savons donc que celui qui est peint est aussi vrai Dieu, n’est-ce pas, car le Christ incarné est aussi vraiment Dieu  ? Mais nous ne peignons pas le Christ dans sa nature divine et nous ne lui dédions pas non plus d’images selon elle. Mais dans l’autre nature, le même Christ était homme et est apparu sur terre. Nous nous servons donc de ses images. Nous n’élevons pas, par contre, le visible et le circonscrit (à un niveau qui n’est pas le leur), par les mesures qui conviennent à l’invisible et à l’incirconscrit, pour ne pas nous égarer au sujet du salut. D’autre part, nous ne tentons pas, d’une manière insensée, de donner une forme à ce qui est en soi intangible, invisible et incirconscrit, en l’avilissant ainsi par des paroles qui conviennent au toucher, au circonscrire et au voir. Mais nous savons plutôt que le visible et l’invisible (Col 1, 16), le circonscrit et l’incirconscrit, sont les propriétés de l’unique Christ, indissolublement et sans fusion, selon les propriétés des natures. À partir de ces deux natures, le Christ existe et nous avons appris à assigner à chaque nature, selon les choses déjà expliquées, ce qui lui est propre. Et la manière de peindre les images montrera cela, car les artistes peignent le Christ dans une crèche (Lc 2, 10), étant nourri par la Mère de Dieu, rencontrant ses disciples, apparaissant devant Pilate ou suspendu sur le bois. (Ga 3, 13 en citant Dt 21, 23) Ils montrent sa présence sur terre de tant d’autres manières. Dans ces représentations, il n’y a rien de la divinité, mais (quelque chose) de l’humanité du Christ, car s’il n’était jamais devenu homme, ni n’avait assumé volontairement sur terre la forme et l’apparence de l’homme, ces scènes n’auraient pas été peintes et n’auraient pas été acceptées comme occasion de telles expériences. Mais le Verbe est devenu chair (Jn 1, 14), est apparu sur terre et a été vu par les hommes, comme homme, lui qui avant été le Dieu sans chair et sans corps. Nous ne commettons pas d’outrage, comme je le crois, en voulant représenter par la peinture les choses que nous avons vues.

Section 53

L’empereur

Que voulez-vous dire au sujet des images des anges  ? Car vous ne direz pas, je crois, que les artistes connaissent même la forme des anges et qu’ils les représentent parce qu’ils ont vu leur apparence.

Le patriarche

Je ne dirais pas que les artistes connaissent l’apparence ou la forme des anges ou qu’ils en fassent des images comme s’ils les avaient vus, mais ils attribuent aux anges l’apparence des hommes parce qu’ils sont persuadés, je crois, de le faire par les Écritures.

L’empereur

De quelle source prenez-vous cela  ?

Le patriarche

Vous ne savez pas ce que dit l’Écriture quelque part au sujet des anges qui apparurent à Abraham près du chêne (Gn 18, 1-2), comment Abraham leva les yeux et vit trois hommes (Gn 19, 1 et 5) qui se tenaient à côté de lui  ? Et alors  ? Lot n’introduisit-il pas les anges, qui avaient l’apparence des hommes, parmi les habitants de Sodome  ? Donc, les artistes ne façonnent pas leurs images comme s’ils étaient les enfants de l’audace sans raison, mais ils peignent les anges en images tels que ces derniers furent vus.

L’empereur

Et d’où vient l’addition des ailes inventées par les artistes  ?

Le patriarche

Je crois tout à fait — pour que l’on ne pense pas que les anges sont des hommes véritables — que les artistes ont manifesté la différence par l’addition des ailes. Ils représentent les anges ailés, certes non, comme il me semble, parce qu’ils ont vu les ailes mêmes, par un esprit pervers, mais les artistes signalent leurs mouvements dans l’air, leur demeure dans le ciel avec Dieu, leurs descentes continues d’en-haut jusqu’à nous et leurs retours rapides vers le ciel. Et déjà Moïse indique que les chérubins ont des ailes (Ex 25, 20) parce que les chérubins sont aussi des anges et selon Denys l’Aréopagite[52], on appelle les anges les puissances célestes et intelligibles. Je crois, et correctement, que les artistes se servent de ces modèles — les chérubins décrits par Moïse — pour faire d’autres images d’une manière analogue. Et maintenant, ô empereur, n’oubliez pas ces paroles et conservez solidement dans l’âme que, même si nous peignons des images des anges, ces derniers sont à leur tour pour nous des créatures. Et je ne m’approche pas de ces anges comme s’ils possédaient une part de la première et céleste substance. Je ne serais pas aussi fou de dire qu’une chose créée est Dieu. Ils sont, par contre, des co-serviteurs, des créatures qui ont une grande liberté de parler au Seigneur de tous à cause de la richesse de leurs vertus.

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Chapitre 9

Section 54

Les paroles de Nicéphore réduisirent l’empereur presque au silence, mais ce dernier émit quand même un grognement, à peine audible.

L’empereur

Mais ceux qui ont des opinions opposées aux vôtres ajoutent aussi une multitude de citations des pères. Je vous invite à ne pas éviter d’en faire la réfutation devant leur face et devant la nôtre.

Alors, le divin père répondit :

Le patriarche

Je l’ai déjà dit, ô empereur, et je le dirai encore : je veille aux intérêts de votre santé et salut, et je fournirai — si Dieu me donne son accord — des réfutations à partir des citations des Écritures et des pères. [Par contre] je ne me trouverai pas en compagnie de ceux qui se sont exclus de l’Église et qui se sont abandonnés à l’anathème. Je ne voudrais pas non plus ôter ni repousser quoi que ce soit des définitions des synodes et de leurs sceaux. Mais certes, si vous voulez clairement comprendre que je ne suis pas seul à penser ces choses depuis longtemps et que même maintenant je ne suis pas seul à m’empresser d’en parler, sachez que beaucoup d’évêques et de nombreux moines sont avec moi — et pas des hommes inconnus — pour marcher sur le droit chemin de cette confession. Regardez, ceux-là se tiennent aux portes de votre palais et si vous acceptez qu’ils soient présents, vous saurez directement d’eux qu’ils n’ont pas d’opinions différentes des miennes.

Section 55

Alors l’empereur signala son accord pour l’entrée des clercs, mais il commanda aux capitaines de sa garde de les accompagner au palais, chaque soldat portant une épée suspendue sur la cuisse, selon son rang. Ainsi le misérable empereur pensait effrayer les intrépides par une démonstration de force militaire. Alors ces pères, ce saint troupeau de l’Église, avançant vers le palais au toit d’or, se réjouissaient profondément de leur grande et inexprimable ardeur, comme si un divin aiguillon les avait piqués pour leur donner la confiance de parler en toute liberté. Et lorsqu’ils s’approchaient de l’endroit où le tyran était toujours assis, ils virent l’archipasteur, Nicéphore, en train de polémiquer avec Léon, d’une voix très claire et résonnante, le frappant par son raisonnement, comme s’il frappait un enfant nouveau-né pour le faire respirer. Ayant vu cela, les pères redoublèrent de courage pour parler ouvertement et ils repoussèrent toute lâcheté et peur.

Section 56

Regardant les clercs d’un œil irrité, le cœur de lion[53] dit :

L’empereur

Comme vous voyez, il est évident à vous et à tous que Dieu nous a ordonné d’être le médiateur et l’arbitre sur ce glorieux troupeau guidé par la raison. Il m’a également chargé d’enlever et d’aplanir, avec empressement et ardeur, tout obstacle de chemin (Is 57, 14) qui se trouve parmi les brebis. Puisque certains sont en train, même maintenant, de disputer au sujet de l’existence et de la vénération des images, présentant des citations des Écritures qui contredisent le bien-fondé des images, il reste toutefois nécessaire de faire la réfutation de ces passages afin que l’objectif que je cherche à réaliser — l’unanimité d’opinions dans la paix pour tous — soit atteint. Je le poursuivais absolument, comme vous savez, même maintenant. Il est donc nécessaire de clore la discussion pour ceux qui sont dans l’incertitude et qui avancent des propositions contraires, car on m’a déjà saisi de ces points — même l’archipasteur l’a fait. Maintenant pourtant, puisque je suis présent avec vous, je vous ordonne de fournir une réfutation rapide de ces questions contestées afin que la lenteur du silence ne devienne pas votre complice et que rien de mal ne vous arrive parce que vous donnez l’impression de désobéir.

Un des pères

Il est évident à nous et à tous, comme vous l’avez dit, ô empereur, que par des jugements insondables (Rm 11, 33-35), vous avez été établi médiateur et arbitre sur le très grand troupeau du Christ. Mais tous ceux qui savent juger droitement savent très bien que vous avez arrangé la balance de la médiation pour qu’elle penche, dès le début, en votre faveur, car le médiateur n’est pas celui qui fait pencher la balance, comme ceci et comme cela, et qui n’accorde pas la faveur de la balance à quelqu’un d’autre qu’à ses amis. Ce médiateur est plutôt celui qui veille d’une façon équilibrée aux intérêts des deux côtés. Si donc vous souhaitez vivement être le médiateur et enlever les obstacles dans l’Église, pourquoi ne rendez-vous pas à tous des jugements impartiaux  ? Car tous ceux qui veulent voir, comprennent que vous chassez les adeptes de la droite doctrine et que vous leur infligez le même châtiment que celui que vous donnez aux malfaiteurs, mais que vous aimez les partisans des doctrines contraires et que ces derniers jouissent de votre attention bienveillante. N’est-il pas vrai que vos amis demeurent dans des résidences à toit d’or mais que nous sommes tourmentés en prison  ? Est-ce que le manger qui leur est distribué ne vient pas de l’abondance royale, tandis que la faim nous guette et la satiété de la disette nous remplit  ? Et encore, il est vrai, n’est-ce pas, que, eux, ils peuvent avoir n’importe quel livre, mais un châtiment pend sur ceux qui nous les fournissent  ? Quelle sorte de médiation est reconnue dans ces circonstances  ? Quelle impartialité de la loi est sanctionnée ici  ? Quel esprit stable et équilibré est connu dans tout cela, quel esprit qui maintient une conscience inflexible  ? Nous voyons votre comportement et comprenons que vous êtes versatile dans vos idées parce que nous avons été condamnés arbitrairement par défaut, même déjà depuis la première attaque contre les images. Nous honorons en silence, par contre, le caractère vénérable de l’Église catholique afin que nous n’errions pas dans la boue du blasphème et que nous ne nous laissions pas aller, d’une manière insatiable, à des doctrines insolentes contre l’économie du Christ. Quel homme sain d’esprit et possédant toute sa raison vous suivra sur le chemin de la ruine générale  ? Du lever du soleil en Orient jusqu’aux Colonnes de Gardeiron et d’Hercule en Occident[55], la production des images des saints est vénérée, laquelle n’est pas quelque entreprise imaginée hier, mais c’est l’avènement du Christ parmi les hommes qui est sa raison d’être. Ainsi nous avons appris que les prophètes, les apôtres et les docteurs bâtirent sur cette pierre de fondation. (Ep 2, 20) Nous savons très bien que des empereurs obéirent aux décisions que prirent les évêques de l’Église et qu’ils s’y soumirent, mais nous ne reconnaissons pas du tout le droit des empereurs de fixer et de légiférer des définitions que l’Église a annulées.[56] Nous renvoyons à la conscience de ceux qui écoutent de déterminer si nos propos sont vrais ou non. Car devant le redoutable tribunal de celui qui ne se laisse pas tromper, la vérité couronnera ceux qui la louent, mais exclura les adversaires des doctrines pieuses, à cause de la honte de leur mensonge, et elle les attaquera pour les avoir fait fuir.

Mais les compagnons et copasteurs du bon archipasteur, Nicéphore, l’un après l’autre, tirèrent de leur carquois de divins passages et ils vidèrent leur carquois des flèches de preuves qu’ils lancèrent contre Léon, infligeant ainsi à l’empereur des blessures partout sur le corps. Mais pour éviter d’examiner en détail le propos prononcé alors par chaque père, nous n’en présenterons qu’un, lequel toutefois est représentatif de tous les autres. L’un des pères dit ceci[54] :

Section 58

Alors, ces paroles et beaucoup d’autres foudroyèrent l’esprit de l’empereur et, comme le retentissement des voix de ces saints hommes lui assourdit les oreilles, il soupçonnait qu’ils lui avaient infligé un coup définitif. Puisque les clercs montrèrent très manifestement que Léon était calomniateur, ce dernier abandonna lâchement son propre discours et avoua son échec, car il ne pouvait même pas appuyer ses arguments et il n’avait pas non plus le courage de faire face à la réfutation de ses propres paroles. Et justement, car une fois que l’arrogance a saisi même un peu de pouvoir sur quelqu’un, elle rend fou celui qu’elle touche et lui fait complètement perdre la raison. Mais, en même temps, l’empereur comprit qu’il était facile de le prendre dans la discussion de la question, car même lui, il savait que la vérité est imprenable et invincible. Voilà pourquoi Léon balbutia du bavardage hors propos en vue d’obtenir la soumission de ces hommes zélés, mais il ne put pas renverser son échec. Alors, hurlant des menaces, il les chassa, eux et leur chef Nicéphore, hors du palais. Ô quel glissement de l’homme vers le pire ! Ô quelle chute du meilleur ! Depuis ce moment-là, comme le dit le proverbe, il se vêtit de peau de lion contre l’Église et conspira publiquement avec ceux qui furent armés contre elle. Et aussitôt il bannit un grand nombre parmi les clercs, ces vaillants lutteurs, distribuant ainsi les lieux d’exil, les uns ici et les autres là-bas, afin de les tenir quelque part loin des centres de l’Église. Alors, Léon se persuada qu’il put saisir l’archiprêtre au premier essai dans les filets de l’hérésie. Et même si cela n’était pas possible, il pensait pouvoir le convaincre de quitter volontairement la première place dans la prêtrise parce que Nicéphore n’avait plus aucun allié près de lui. Donc, le patriarche dut supporter seul le malheur du moment. Il ne lui resta qu’à tourner les yeux vers l’assistance céleste afin que celle-ci le secoure dans sa solitude et, autant que possible, l’aide dans son dépouillement.

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Chapitre 10

Section 59

Mais voyant que l’empereur rejetait les doctrines de la vraie foi et qu’il se montrait alors désobéissant et incrédule dans les affaires de Dieu, Nicéphore écrivit à l’épouse de Léon, en tant que femme, et lui rappela le droit culte et la droite foi des chrétiens. Il espérait qu’elle persuaderait l’empereur, son époux, de ne pas entreprendre une si effroyable affaire. Nicéphore écrivit aussi au trésorier des biens publics, un homme qui était intimement lié à Léon, qui avait la liberté de la parole devant lui et qui partageait sa pensée. Il l’encouragea à ne rien comploter contre l’Église ni de fomenter quelque agitation que ce soit, car l’Église vivait alors en paix et n’était pas affligée de factions. Le patriarche le poussa plutôt à calmer la sauvagerie de l’empereur et à éteindre le feu qui commençait à s’allumer dans l’Église à cause de ceux qui sont dignes du feu éternel. (Mt 18, 8 et 25, 41) Nicéphore écrivit également au premier secrétaire de l’empereur — il s’appelait Eutychianos — qui avait pris part avec les hérétiques quand ils lurent et scrutèrent les textes de la droite foi. Il dit à Eutychianos que s’il ne cessait pas d’amener le désordre dans les chemins droits du Seigneur et s’il entreprenait de marcher sur le chemin d’Élyma le magicien (Ac 13, 6-12), il risquerait de souffrir le châtiment décrété par la justice divine qui surveille tout, un châtiment qui infligerait une terrible souffrance dans la chair même et dans les forces vitales. Et en effet les menaces tombèrent sur cet Eutychianos qui apparut insensible aux réprimandes, car, depuis ce temps-là, toute la vie de ce malheureux fut mesurée. Il se vit infliger des souffrances ininterrompues qui l’amenèrent chaque jour — comme un cadavre respirant toujours, mais à peine — vers les portes de la mort. Ainsi, Dieu sait guérir ceux qui manigancent à infecter l’Église d’une maladie difficile à guérir.