[ Aller au contenu ]

Nicéphore, patriarche de Constantinople Réfutation et destruction du décret du concile de 815[78]

Commentaire de Nicéphore sur la Lettre à Jean de Jérusalem attribuée à Épiphane de Salamine

Section 181

Voici les doctrines et les œuvres vraiment d’Épiphane, celles qui sont acceptées par tous.[79]

Mais [maintenant] il faut examiner les écrits du faux et contrefait Épiphane [pour voir] comment ils sont contraires à la tradition et à la croyance de l’Église et [pour déterminer] si en effet ils s’accordent avec les œuvres du vrai Épiphane. C’est précisément dans une composition [que nous avons présentement] sous la main que l’auteur[80], peu de temps avant, déclare avoir vu les images des apôtres. Il écrit que certains plâtriers de mur ont l’audace de peindre ce qu’ils appellent faussement « images d’apôtres ». Alors, dans ce document [le Traité], l’auteur propose de l’ouï-dire et annonce des ordres [venant d’autrui], disant :

J’ai entendu dire aussi que certains ordonnent de dessiner l’incompréhensible Fils de Dieu.

Il n’a pas dit que certains ont peint [l’image] ou qu’il n’avait jamais vu l’image, mais [voici ce qu’il dit] dans la Lettre à Théodose, l’empereur, laquelle on ne cesse de citer et de réciter :

Il n’est pas convenable pour nous d’avoir Dieu peint[81].

[Il dit cela] comme s’il se fâchait et lançait des accusations parce qu’il avait observé [ce dont il parle]. Il dit certes :

Ils représentent [Dieu] par les couleurs[82]

et

Ils peignent aux murs et sur les tentures[83].

[Il dit cela comme s’il lançait une accusation] contre l’exhortation de notre démence [comme il le dit] et

Ils représentent le Sauveur avec une chevelure.

Il prétexte pour cause de ce trait physique la désignation [de Jésus] comme nazôréen parce que

Les nazôréens avaient une chevelure.

Mais dans la Lettre à Jean, évêque de Jérusalem, il écrit que passant près de quelque endroit il a vu dans une église une tenture sur laquelle

la forme d’un homme a été représentée[84]

et

je ne me souviens pas de l’avoir vu[85].

Il a interrogé les gens de la place et a appris d’eux quelle était la nature de ce qu’il avait vu. Certes, si Épiphane s’était contredit et s’il s’était montré en désaccord avec lui même, il aurait été difficilement consacré par la parole pieuse et par l’Église. Il est absurde et grossier d’imputer au saint Épiphane une telle légèreté et un esprit si étrange et incertain.

Haut

Section 203

Et c’est ainsi que prennent fin ces choses. Nous avons présenté maintes raisons qui montrent qu’Épiphane n’a rien à voir avec la [fausse] Lettre à Théodose. Tenons-nous désormais loin des idées qu’elle contient, mais maintenant, saisissons-nous des paroles suivantes, autant que nous le pouvons. Et en effet, à la fin de la lettre adressée à Jean l’évêque de Jérusalem, il y a des propos qui ressemblent [à la première section] et cette [section finale de la] lettre est modelée sur la première et rapporte les propos suivants :

Le Dieu de la paix agira avec nous selon son amour pour les hommes afin d’écraser Satan sous nos pieds, et de repousser tout mauvais prétexte, pour que ne se brise pas le lien entre nous, le lien de l’amour sincère du Christ et de sa paix, le lien de la foi droite et de la vérité.

J’ai entendu que certains s’étaient plaints lors de notre passage dans le saint lieu de Béthel[86]. Quand nous sommes entré dans le village appelé Anautha, nous y avons vu une lampe allumée. En demandant des renseignements, nous avons appris qu’il y avait une église dans ce lieu. Nous sommes entré pour prier et nous avons trouvé une tenture colorée qui pendait devant la porte. Sur la tenture était dessiné quelque chose d’idolâtre, semblable à un homme. Ils disaient[87] que c’était peut-être une représentation du Christ ou d’un des saints; je ne me souviens pas[88]. Sachant que de telles choses sont détestables dans une église, j’ai arraché la tenture et j’ai suggéré de l’utiliser comme linceul pour un défunt pauvre. Mais les paroissiens qui s’étaient plaints ont dit que j’aurais dû remplacer la tenture de mes propres ressources, avant de l’arracher. Alors, j’ai promis d’envoyer une autre tenture à la place de la première, mais j’ai tardé à l’envoyer parce que j’avais besoin de chercher. J’attendais alors qu’elle me soit envoyée de Chypre. L’ayant maintenant trouvée, je l’ai envoyée. Donc, juge bon de demander au prêtre de la paroisse d’accepter la nouvelle tenture portée par le lecteur. Je t’exhorte aussi d’ordonner de ne plus déployer de telles choses dans les églises, car il convient à ton Honneur de te soucier de tout et d’examiner minutieusement tout ce qui est profitable à l’Église de Dieu et à ses fidèles.

Haut

Section 204

D’abord, concernant ces propos, il faut dire ceci : les blasphèmes présentés à la fin de cette lettre semblent démesurés, faux et contrefaits, car le début du texte, c’est-à-dire

Le Dieu de la paix agira avec nous […]

et la suite, déclare nettement la fin de la lettre. Car il exprime un vœu qui achève parfaitement presque toujours la fin d’une lettre. Donc, je crois qu’il est grossier et stupide de me battre contre de telles paroles même celles qui sont si fausses et desséchées, car je courrais le risque d’être éclaboussé par les mêmes accusations, devenant tout à fait semblable à l’insensé frivole. En effet, ces propos viennent des ivrognes hors d’eux-mêmes et tout est semblable à des enfants jouant dans les places publiques afin de faire de l’enfantillage, plutôt que de se conduire dignement.

Comment se fait-il que celui qui a dit tantôt

avoir Dieu peint

dise maintenant

je ne me souviens pas de l’avoir vu[89] ?

Ne mérite-t-il pas de se faire ridiculiser et railler ?

Et [comment se fait-il qu’] il soit ignorant au point de ne pas savoir la réponse à sa propre question, comme s’il avait à apprendre des autres ce qu’il a vu sur la tenture, et comme s’il ne savait pas avec certitude mais comme s’il continuait à en douter. Comment serait-il raisonnable que ces sottises soient d’Épiphane ? Est-ce donc possible qu’Épiphane n’ait jamais vu cela [de telles images] ? Et qui, ainsi rempli de démence et d’ignorance, choisirait de soutenir [une telle opinion] lorsqu’il est possible, pour celui qui le veut, de chercher la vérité ? Quel lieu n’a pas accueilli Épiphane lors de son arrivée ? Quelles villes et quelles contrées Épiphane n’a-t-il pas parcoures et observées ? Il a commencé dans la contrée de Libye, ensuite il est allé en Égypte ; il a traversé la Phénicie, la Palestine et toute la Syrie et est arrivé en Arabie et en Perse. Et là, on le verra arriver. Et nous apprenons qu’il a atteint l’ancienne Rome, non une fois, mais même plusieurs fois. Mais au sujet de Byzance faut-il raconter comment il y est arrivé, s’y est distingué et y a séjourné longtemps ? Il a parcouru presque tout le monde habité, faisant des miracles. Comme un autre Héraclès pour nous, son histoire sera connue par le fait que notre Héraclès est allé tout autour du monde entier. Est-ce donc possible que celui qui a volé à travers presque tout l’Orient et l’Occident (car la région au-delà de Gadeires [l’Espagne] n’est pas traversable) n’a jamais trouvé d’image du Christ ou d’un saint, et cela parmi les chrétiens et les prêtres ? Tous ceux qui se distinguent par la sobriété et par l’intelligence répondraient : « Non, ce n’est pas possible ! » Mais il n’y a rien dans sa Vie qui puisse appuyer une réponse affirmative [à notre question]. Et la preuve [que ce n’est pas possible] se trouve dans sa très longue vie et dans le fait qu’il a voyagé à travers beaucoup de lieux et a participé à tant d’affaires qui sont racontées dans sa Vie.

Et ensuite, est-ce qu’il semble probable que l’évêque de l’Église de Jérusalem, à cause de la lettre, ait supprimé les saintes images ? Et depuis ce temps-là jusqu’à aujourd’hui semble-t-il probable qu’il n’y ait plus d’images sur les tentures, sur les saints vêtements, dans les saintes églises de la ville de Jérusalem ? Et toutes les histoires du passé que nous entendons et tous les monuments d’alors que nous voyons, ne sont-ils pas un scandale pour ceux qui se donnent une peine inutile [de lutter contre les images] ainsi que pour ceux qui bavardent à tort et à travers ? [Et ces témoins écrits et artistiques] ne sont-ils pas des signes de victoire [pour nous] contre les iconoclastes ? Précisément puisque les iconoclastes ne veulent pas s’attacher à la description elle-même des actes et aux enseignements authentiques d’Épiphane ([des documents] qui contiennent [la pensée] irréprochable et incontestable d’Épiphane, le porteur de Dieu), ils se heurtent, dangereusement et inconsidérément, à des doctrines qui dépassent largement l’enseignement et la pensée d’Épiphane. S’ils acceptent qu’Épiphane avait de telles idées, ils doivent accepter avec empressement aussi qu’il avançait des thèses contraires, et comment diamétralement opposées, parce qu’ils ne peuvent pas s’échapper à ce qui est contestable et aux dangers de tomber dans des précipices. Car les disciples de l’insensé Apollinaire disaient qu’Épiphane avait introduit l’adoration de l’Humanité [anthropolâtrie] porteuse de Dieu, ainsi falsifiant l’espérance en Dieu. Mais du reste, il vaut mieux ignorer ces vaines paroles et ne pas en parler du tout.

Mais les iconoclastes n’ont pas besoin de plus de mots parce qu’actuellement ceux qui affirment les croyances les plus opposées au sujet de l’homme se lancent [des accusations] les uns contre les autres ayant l’intention de persuader ou de se débarrasser de l’opinion contraire de l’adversaire. Nous nous sommes éloigné des œuvres de ceux qui se permettent de réjouir des propos futiles des étrangers. Mais il faut croire fermement que ces ruses impies proviennent d’un malade atteint de l’athéisme docétique — quelqu’un qui se vêt du nom d’Épiphane — pour persuader, par la vraisemblance du masque, les instables et les plus naïfs d’accepter sa propre doctrine haïe de Dieu. Et comme quelque acteur, il s’est vêtu du nom de l’idolâtrie afin de déguiser l’amertume de sa propre fantaisie essayant de remédier à un mal par un plus grand mal. Nous voyons aussi d’autres doctrines abominables du même genre ayant été mêlées aux paroles d’Épiphane par ceux qui corrompent les textes afin que l’homme pécheur ne puisse nullement devenir juste par le repentir et nous voyons aussi que la sainte Mère de Dieu a été tuée par l’épée selon la voix du prêtre Siméon. Car par la simplicité des manières d’Épiphane et par son style direct et sans embellissement rhétorique, ainsi que par le très grand nombre de ses ouvrages faciles à altérer, les iconoclastes ont saisi de ses œuvres et ont exécuté de tels pièges.

Haut

Section 205

Alors, que ces choses soient dites[90] et que cessent les horribles sacrilèges qu’il faut fuir. Car la fronde de la vérité a réduit toutes ces affirmations à rien, les a renversées et les a jetées par terre. La honte, la perversité, la fraude cachée des arguments exposés et l’artifice imaginé habilement de l’erreur ont été clairement dévoilées. Et Épiphane, digne de toute louange, se trouve éloigné de toute mauvaise pensée, et [malgré] le très grand nombre d’écrits, Épiphanide, le père des doctrines impies, a été publiquement révélé comme portant le faux nom d’Épiphane. Et voici un résumé[91]

  1. D’abord : par la généalogie, la différence entre des deux hommes est évidente.
  2. Deuxième : par les testaments, la différence entre les dispositions est manifeste.
  3. Troisième : personne vivant à Chypre, dans le présent ou dans le passé, ne reconnaît le faux testament ni les autres écrits, faussement attribués à Épiphane.
  4. Quatrième : le titre contrefait du livre d’autrefois où le nom Épiphane s’est fait substituer au nom Épiphanide que l’on avait écrit auparavant.[92]
  5. Cinquième : rien, nulle part, ne se trouve dans ses œuvres contre les hérésies prétextant que l’Église a jamais accueilli « des coutumes idolâtres » et certes Épiphane a écrit beaucoup au sujet des images des païens et des idoles.
  6. Sixième : dans son chapitre contre les collyrites, Épiphane n’écrit nulle part que les idoles sont mortes parce qu’elles n’ont jamais vécu ; par contre, Épiphanide les appelle « mortes » partout.
  7. Septième : dans la vraie lettre à l’empereur Théodose en faveur de l’expulsion des hérésies de Chypre, Épiphane ne se porte pas contre ce que contient la fausse Lettre à Théodose.
  8. Huitième : le jeûne inique pendant tout le sabbat, reçu des adeptes de Marcion l’impur.
  9. Neuvième : les types des nazôréens [la chevelure] ; dans son chapitre contre les messaliens, à travers un très grand nombre de mots, Épiphane montre que ces types avaient été autrefois attribués au Christ. Mais Épiphanide, qui dit le contraire, [parle] pour tromper ceux qui essaient de les attribuer au Christ parce que, dans la contrefaite Lettre à Théodose, Épiphanide se porte contre [l’attribution d’une chevelure au Christ].
  10. Dixième, Épiphane dénonce longuement l’hérésie des docètes en proclamant l’incarnation complète et véridique du Verbe de Dieu selon la pensée de l’Église, mais Épiphanide, qui est d’accord avec ces hérétiques, expose publiquement leur fantaisie.
  11. Onzième, les points soulevés dans la lettre à Jean l’évêque de Jérusalem ne s’accordent pas avec ce qui se trouve dans la Vie d’Épiphane, comme il est montré dans cette dernière.
  12. Douzième, l’histoire sainte en images brille dans toutes les églises de Chypre.

Notes

[78] La traduction française a été faite sur le texte grec établi par J. M. Featherstone, Corpus Christianorum, Series Graeca, 33, Leuven-Turnhout, Leuven University Press, 1997, Section 181, pp. 287-288 ; Sections 203-205, pp. 325-330.

[79] Nicéphore parle de ce qu’il a dit dans la section précédente.

[80] Nicéphore l’appelle Épiphanide dans le Traité.

[81] La citation exacte de notre traduction : « et tu chercheras même dans la profondeur des pensées, pour déterminer s’il est convenable pour nous d’avoir Dieu peint par les couleurs. Qui a jamais entendu parler d’une telle chose ? »

[82] Voir la note précédente.

[83] La citation exacte de notre traduction : Je te prie de blanchir les images en couleurs peintes aux murs » et « [je te prie de] ramasser toutes ces tentures mensongères, là où elles pourraient exister, même si elles montrent l’image des apôtres, des prophètes ou du Seigneur et Christ lui-même. »

[84] La citation exacte de notre traduction : « Sur la tenture était dessiné quelque chose d’idolâtre, semblable à un homme. »

[85] La citation exacte de notre traduction : « …je ne me souviens pas » ; Codex Parisinus graecus Coislinianus 93 : « …je ne me souviens pas de l’avoir vu. »

[86] L’auteur alterne entre je/me et nous/notre ; nous maintenons l’inconséquence du texte grec.

[87] Le grec elegon peut vouloir dire « je […] » ou « ils […] ». Nous avons choisi « ils […] » parce que si l’auteur avait voulu dire « je me suis dit… » ou « j’ai dit en moi-même » ou « j’ai dit pour moi-même », il aurait plus naturellement écrit elegomén. Saint Nicéphore a compris « ils […] ». La traduction latine, ne traduisant pas très près du texte grec, n’éclaire malheureusement en rien la question.

[88Codex Parisinus graecus Coislinianus 93 : « […] je ne me souviens pas de l’avoir vu. »

[89Codex Parisinus graecus Coislinianus 93 : « …je ne me souviens pas de l’avoir vu. »

[90] Alors, nous avons dit ce que nous avions à dire.

[91] Un résumé des arguments contre l’authenticité des écrits attribués à Épiphane.

[92] On a effacé la lettre « d » du nom Epiphanidou pour donner Epiphaniou.

Haut


© Stéphane Bigham, 2007. Tous droits réservés.
Courriel