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Les chrétiens orthodoxes au Québec

Identité

Qui sont les chrétiens orthodoxes ? Qu'est-ce que c'est l'Église orthodoxe ? La plupart de nos concitoyens connaissent l'Église catholique et les Églises protestantes, mais ils sont peu familiers avec l'Église orthodoxe. Alors, il faut d'abord définir qui sont les chrétiens orthodoxes. Il existe trois grandes familles de chrétiens : en ordre alphabétique, la catholique, l'orthodoxe et la protestante. Dans la famille orthodoxe, il y a deux branches, la chalcédonienne et la non chalcédonienne. Cette distinction résulte de la controverse autour du concile de Chalcédoine, 453, qui a défini que le Christ est une Personne en deux natures, divine et humaine. Tout l'Occident latin et l'Orient grec ont accepté ce concile comme œcuménique tandis que les régions et peuples limitrophes de l'Empire romain l'ont rejeté. Le nom de la ville où le concile a eu lieu, Chalcédoine - près d'Istanbul actuel, anciennement Constantinople - nous a donné les adjectifs chalcédonien et non chalcédonien. Ce schisme existe toujours et il est la division la plus vieille de la chrétienté. Après la séparation de l'Occident latin (catholique) et l'Orient grec (orthodoxe) au Moyen-Âge, ces deux familles vivaient dans l'exclusion l'une de l'autre. En Europe occidentale, à la Réforme protestante du XVIe siècle, la troisième grande famille de chrétiens a pris forme, séparée à la fois des catholiques et des orthodoxes. Nous vivons toujours aujourd'hui avec ces divisions et les familles de chrétiens existent au Québec aujourd'hui.

Cette présentation parlera des orthodoxes chalcédoniens et laissera les orthodoxes non chalcédoniens parler pour eux-mêmes. Ces derniers se composent des Arméniens, des Coptes d'Égypte, des Éthiopiens, des Indiens de l'Inde et des Syriaques du Moyen-Orient. L'Église orthodoxe chalcédonienne inclut, pour la plupart, des Arabes du Moyen-Orient, des Bulgares, des Géorgiens de la Géorgie dans la Caucase, des Grecs, des Roumains, des Russes des Serbes, des Ukrainiens. Sauf pour les Géorgiens, toutes ces ethnies sont présentes au Québec, avec des paroisses. Malgré l'impression de divisions ethniques, ce qui est aussi une réalité, tous ces chrétiens forment une Église orthodoxe (chalcédonienne) et la plupart d'entre eux font partie d'Églises nationales implantées dans leur pays d'origine, par exemple, l'Église orthodoxe de Bulgarie. Entre elles, ces Églises sont autocéphales, c'est-à-dire administrativement indépendantes les unes des autres, mais en communion de foi et de sacrements.

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Jusqu'en 1918

Comme le reste de l'Amérique du Nord, le Québec partage l'histoire de la première implantation de l'Église orthodoxe sur ce continent. L'existence d'une structure formelle remonte en 1796, en Alaska, lorsque cet état américain faisait partie de l'empire russe des tsars. C'était une colonie russe, comme avaient d'autres puissances coloniales européennes et naturellement la patrie politique et l'Église mère voulaient y envoyer des missionnaires pour s'occuper des Russes mais aussi pour convertir les autochtones. Le tsar à Saint-Pétersbourg et l'Église russe ont donc donné ce travail à des moines qui en 1796 ont établi l'orthodoxie sur ce continent. Le développement de l'Église en Alaska, qui était en réalité une vaste paroisse, est devenu un diocèse missionnaire au début du XIXe siècle, mais toujours dans le cadre de l'Église russe. La vie de la colonie et du diocèse a vécu un grand choc en 1867 lorsque le gouvernement russe a décidé de vendre l'Alaska aux Américains. L'argent et le personnel russes sont rentrés en Russie, ouvrant une longue période de déclin, l'Église étant privée politiquement, mais non spirituellement, de la sollicitude de l'Église mère. Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, l'Ouest américain et canadien se développaient avec San Francisco comme métropole de la région. Voyant que l'Alaska n'était plus le centre du diocèse, San Francisco ayant une population orthodoxe plus active qu'en Alaska, l'Église russe a décidé de déplacer le siège du diocèse à San Francisco en 1870. On voit que le centre de gravité s'est déplacé vers le sud mais toujours à l'Ouest du continent.

En même temps que l'Église orthodoxe naissante, toujours très russe, cherchait à s'implanter dans la culture américaine de l'Ouest, des immigrants commençaient à arriver au Nouveau Monde par les ports de la côte est, américaine et canadienne. Certains de ces immigrants venaient des pays déjà mentionnés plus haut et donc ont apporté avec eux leur foi orthodoxe. Ils ont naturellement fondé des communautés, des paroisses, desservies par des prêtres du vieux pays. Il faut noter les Ukrainiens qui sont les premiers à arriver au Canada à la fin du XIXe et au début du XXe pour s'établir sur les terres fertiles de l'Ouest canadien. Les premières paroisses datent de ce tournant du siècle. D'autres ethnies ont établi leurs paroisses aussi. En général, ces orthodoxes reconnaissaient l'autorité de l'évêque russe à San Francisco, mais à cause des grandes distances entre l'autorité épiscopale et les communautés, ces dernières vivaient dans une isolement presque total. Néanmoins, l'Église russe, et l'autorité épiscopale locale, se rendaient compte que, encore une fois, le centre de gravité de l'Église orthodoxe s'était déplacé, cette fois vers l'Est. San Francisco était trop loin des nouvelles communautés qui foisonnaient sur la côte est. Par conséquent, au début du XXe siècle, le siège du diocèse missionnaire de l'Église russe a déménagé à New York. C'est dans cette période du début du siècle que trois groupes ont fondé une paroisse chacun à Montréal : les Arabes, les Grecs et les Russes/Ukrainiens. Qui a l'honneur d'avoir fondé LA première paroisse ? La réponse dépend de la manière de définir le mot fonder. Néanmoins, Montréal a vu l'établissement de structures paroissiales. Voici donc l'image des chrétiens orthodoxes, de l'Église orthodoxe, en Amérique du Nord jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale en 1918 : Un diocèse russe à New York - avec un métropolite comme chef et quelques autres évêques auxiliaires - qui essayait de regrouper dans une Église territoriale les orthodoxes organisés dans des paroisses d'ethnies diverses, réparties sur un continent d'un horizon presque illimité.

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1918-1945

La fin de la Première Guerre mondiale, 1918, a vu naître un nouveau monde où l'Église orthodoxe nord-américaine a été forcée de vivre et de développer. Quel était l'événement le plus significatif pour le monde et pour l'Église ? Sans doute, la Révolution bolchevique de 1917. Pour l'administration du diocèse russe, c'était la catastrophe parce qu'elle s'est vue coupée de l'Église mère et forcée de vivre selon ses propres moyens, ce qui n'était pas le cas avant la Révolution lorsque le gouvernement tsariste avait financé beaucoup d'activités. Donc, la supervision épiscopale, qui avant la Révolution avait été déjà minimale à cause des ressources, des distances et de la croissance rapide de nouvelles communautés immigrantes, a cessé d'exister. Chaque groupe ethnique se renforçait avec l'arrivée de nouveaux immigrants après la Guerre et puisque l'Église russe ne pouvait plus défendre son autorité en Amérique du Nord - il faut dire aussi à cause d'une jalousie de l'Église russe - les autres Églises orthodoxes des vieux pays ont décidé de s'occuper de leurs propres ressortissants en envoyant, non seulement des prêtres pour les paroisses, ce qu'elles faisaient avant la Révolution, mais aussi des évêques pour organiser des diocèses ethniques, voués exclusivement à la pastorale des citoyens de leur pays d'origine. Ce qui était nouveau dans la période d'entre les deux guerres, c'est la fracture de l'unité épiscopale déjà fragile qui chapeautait une diversité ethnique au niveau paroissial. Alors, il s'y construisait plusieurs diocèses ethniques, en compétition, liés juridiquement et directement à l'Église mère. Il en résultait que les orthodoxes se trouvaient encore plus isolés les uns des autres, chacun vivant dans son ghetto, craignant l'influence ethnique des autres et soupçonnant des bolcheviks partout. Néanmoins, les immigrants orthodoxes continuaient d'arriver pour faire croître les communautés.

Un autre nouveau phénomène est apparu, d'abord parmi les Russes et plus tard parmi les autres groupes orthodoxes. Craignant la mainmise des communistes sur l'Église à l'extérieur de la Russie, les immigrants russes se divisaient en trois groupes antagonistes : 1) un groupe voulait rester fidèle à l'Église mère en Russie, au patriarcat de Moscou nouvellement rétabli, même au pris de se soumettre à des exigences politiques et à des influences communistes venant de l'Union soviétique ; 2) un deuxième groupe, désirant rétablir la monarchie romanov et restaurer la Russie d'avant la Guerre, était farouchement russe et anticommuniste ; 3) un troisième groupe, majoritaire et se trouvant entre les deux premiers options, acceptait d'attendre et de s'embarquer sur un chemin de quasi indépendance jusqu'au moment où l'Église russe serait libre. Ces trois groupes, trois Églises, se battaient civilement pour avoir le contrôle des paroisses et des propriétés qui appartenaient aux corporations paroissiales d'avant Guerre. Les autorités civiles américaines et canadiennes devaient décider quelle Église avait le droit d'occuper telle ou telle église. Le spectacle de ces procès était désolant. Comme partout en Amérique du Nord, la même histoire se répétait au Québec : de nouveaux immigrants arrivaient, s'établissaient dans les paroisses déjà existantes où en ont fondé d'autres. Plusieurs paroisses orthodoxes qui existent toujours aujourd'hui datent de cette période. Alors, la crainte, la pauvreté, l'isolement, les récriminations, voici les traits de cette période terne de l'Église orthodoxe en Amérique du Nord.

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1945-1990

La Seconde Guerre mondiale a lancé sur les routes de l'Europe et de l'Amérique des milliers et des milliers de réfugiés. Et un certain nombre d'entre eux se sont installés au Québec ainsi donnant une nouvelle vie à des communautés déjà vieilles de quelques décennies. Mais puisque le rideau de fer est descendu pour séparer l'Europe de l'Ouest capitaliste de l'Europe de l'Est communiste, là où se trouvent la plupart des pays orthodoxes, le même phénomène déjà vu chez les Russes alors se répétait dans les autres communautés ethniques, sauf la grecque parce que la Grèce n'a pas basculé dans le camps communiste : les communautés, les diocèses orthodoxes, se sont fracturés entre ceux qui voulaient rester avec l'Église mère, même si elle était dominée par un gouvernement communiste, et ceux qui voulaient être libres des communistes. Et naturellement, ces groupes, comme les Russes avant eux, se disputaient les propriétés paroissiales devant les magistrats locaux. Il y a certaines paroisses orthodoxes à Montréal qui ont vécu de telles expériences dans leur histoire.

La seconde moitié du XXe siècle a vu naître encore un nouveau phénomène en Amérique du Nord et, comme en microcosme, au Québec. Après l'arrivée des premiers immigrants avant et après la Première Guerre mondiale, des familles orthodoxes commençaient à avoir plusieurs générations sur le sol nord-américain et les liens avec la culture, le pays et la langue d'origine s'affaiblissaient de plus en plus. Les orthodoxes nés sur ce continent se sentaient de moins en moins gardiens d'une autre culture et de plus en plus américains ou canadiens. Pour certains dans les Églises ethniques, ce développement était une source d'espoir, si l'Église elle-même pouvait s'adapter à cette nouvelle clientèle, ses propres fils et filles. Pour d'autres, c'était inquiétant parce qu'ils ne voyaient pas facilement comment une Église venue d'un autre monde pouvait s'adapter à un nouveau sans se perdre. La question essentielle était de savoir si l'Église orthodoxe est obligatoirement ancrée dans une culture donnée ou si elle peut s'extraire de cette culture et s'enraciner dans une autre, tout en restant égale à elle-même. Ce conflit entre générations s'intensifiait dans cette période et existe toujours aujourd'hui.

De plus en plus de fidèles, laïcs et clercs, réfléchissaient au problème du désordre canonique et organisationnel de l'orthodoxe dans la « diaspora » comme certains aiment appeler les orthodoxes hors des vieux pays, c'est-à-dire la multiplicité d'évêques ethniques sur un seul territoire. L'ecclésiologie orthodoxe est par contre claire : il ne peut y avoir qu'un évêque dans un lieu. C'est par cet évêque unique que l'unité de l'Église est exprimée. Alors quoi faire du fait qu'au Québec, comme ailleurs, il y avait entre cinq à dix évêques qui ont une autorité sur des paroisses, pas territoriales mais ethniques. Face à cette violation flagrante de sa propre ecclésiologie, l'Église orthodoxe s'orientait de plus en plus vers une unité canonique en Amérique du Nord, c'est-à-dire une Église pour tous les orthodoxes sur ce continent, répartis en diocèses territoriaux, ayant un évêque pour un territoire donné, avec une diversité ethnique, linguistique, culturelle, etc. au niveau paroissial. Tous reconnaissaient le problème et tous étaient d'accord sur le but ultime. La grande question était de savoir comment arriver de point A à point B. Comme signe de cet espoir d'unité, tous les évêques canoniques en Amérique du Nord ont formé dans les années 60 une conférence permanente pour coordonner le travail de toute l'Église ; cette fonctionne toujours aujourd'hui. Ici à Montréal, encore pendant les années 60, les prêtres paroissiaux sentaient le besoin de coordonner leurs travaux pastoraux et ont fondé l'Association du clergé orthodoxe du Québec. Depuis presque 40 ans, cette Association exprime localement et visiblement l'unité que prétendent avoir les orthodoxes. L'espoir d'unité est un but que les Églises n'ont pas encore atteint.

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1990-2006

La chute du communisme a encore changé le monde, forçant l'Église orthodoxe à s'y adapter. Tous les mouvements, espoirs et problèmes du passé existent toujours aujourd'hui et à travers une adaptation et développement organiques, c'est la conviction de tous les orthodoxes que l'Église d'ici apprendra à vivre ici, s'enracinant dans le sol nord-américain en général, canadien plus spécifiquement et québécois en particulier. Un bel exemple d'un esprit d'initiative locale a vu le jour pendant les dix dernières années : le Projet Sherbrooke. Il y a quelque temps, des professeurs de l'Université de Sherbrooke et des membres de l'Église orthodoxe à Montréal ont réfléchi à la possibilité d'intégrer des cours de théologie orthodoxie dans la Faculté de théologie, d'éthique et de philosophie (Fatep) de l'Université. Cette réflexion a mené à l'établissement d'un programme d'études orthodoxes au Campus Longueuil. Tous les diplômes de la Fatep - d'un certificat de 10 cours au premier cycle jusqu'au doctorat - sont maintenant disponibles. Cette coopération entre la communauté orthodoxe du Québec et l'Université de Sherbrooke indique une volonté de la part des Québécois de nouvelle souche et des Québécois de vieille souche de s'enrichir par un contact et par un échange et de promouvoir l'adaptation, l'enracinement, et le développement d'une ancienne foi et Église à la modernité.

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Quelques statistiques

Selon l'information contenue dans l'annuaire de l'Association du clergé orthodoxe du Québec, mars 2005, l'Église orthodoxe au Québec se présente comme ceci :

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© Stéphane Bigham, 2006. Tous droits réservés.
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